Textes inédits sur |
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| Essais et témoignages | |
| Sylvie Briand | |
Robert Antelme
Gallimard Ce n’est pas un hasard si je parle de L’Espèce humaine. Au moment où la France se prépare à faire le procès, à travers les crimes qu’aurait autorisé Maurice Papon, de toute une époque dont on ne sait, encore aujourd’hui, que très peu de chose, je crois qu’il faut lire l’essai de Robert Antelme. Le lire et le relire. Si vous n’aimez pas lire, ne lisez que ce livre-là. C’est déjà beaucoup, immense, et c’est ensuite tout un pan de la littérature qui vous paraîtra dérisoire. Robert Antelme est entré dans la résistance en 1943. À ses côtés, contre l’envahisseur allemand, il y avait, entre autres, Marguerite Duras, avec qui il était marié, et François Mitterand, alias Morland, qui dirigeait ce groupe de résistants. Un an plus tard, Antelme est arrêté par la Gestapo, puis déporté à Dachau. Lorsqu’il revient des camps de la mort — s’il est possible de revenir tout à fait d’un tel endroit —, il pèse 38 kilos, et il parle sans arrêt de peur que la mort le fauche avant qu’il n’ait eu le temps de tout dire, et ce, afin que jamais ne se reproduise une telle horreur. Ce discours-là dérange en ces années d’après-guerre: on doit reconstruire l’Europe et on veut laisser loin derrière soi toutes les tragédies du passé. Ainsi, lorsque L’Espèce humaine paraît en 1947, on le remarque à peine. C’est le premier et le dernier livre d’Antelme: D’avoir pu libérer des mots qui étaient à peine formés et en tout cas n’avaient pas de vieillesse (...) mais se modelaient seulement sur mon souffle (...) ce bonheur m’a définitivement blessé, écrivait-il à un ami. |
De tous les livres, de tous les témoignages sur la possibilité de l’impossible que représente l’extermination de l’homme par l’homme, celui de Robert Antelme est peut-être le plus terrible et le plus insupportable. Maurice Blanchot, Georges Perec, Sarah Kofman et plusieurs autres rendent hommage à Antelme et témoignent, à leur façon, de leurs lectures de L’Espèce humaine et de leur rencontre avec ces hommes de l’au-delà. Il n’y a pas de fours, pas de chambres à gaz, pas de scènes de viol dans L’Espèce humaine.
Il n’y a que des squelettes dépouillés, humiliés, réduits à une nudité totale. Dans cette nudité où s’effacent les distinctions de couleur, de coutumes et de race, cette seule et unique vérité de l’Homme éclate au grand jour: il n’y a pas des espèces humaines, il y a une espèce humaine (...) Que tout ce qui masque cette unité dans le monde, tout ce qui place les êtres dans la situation d’exploités, d’asservis et impliquerait par là-même, l’existence de variétés d’espèces, est faux et fou; et que nous en tenons ici la preuve, et la plus irréfutable preuve, puisque la pire victime ne peut faire autrement que de constater que, dans son pire exercice, la puissance du bourreau ne peut être autre que celle de l’homme: la puissance de meurtre. Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose. Robert Antelme est mort en 1990; il est mort de même que de nombreux collaborateurs à cet ouvrage sur L’Espèce humaine: Duras, Mitterand, Mascolo, Blanchot, Perec, Kofman... Étrange hommage peuplé de fantômes, de voix d’outre-tombe qui viennent rappeler aux vivants que l’inconcevable est toujours à nos portes, et que le camp est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent encore tant de peuples. |
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