Les écoles-trottoirs de Dakar
La rue prend le relais
Adel ARAB – Syfia International
26.02.03

Face à la pauvreté grandissante et à l’incapacité de l’État sénégalais à satisfaire les demandes en matière d’éducation, des écoles-trottoirs prennent le relais. Reportage dans les rues de Dakar.

Non loin de la grande mosquée, la rue Tolbiac est l’une des plus animées de Dakar. Sur la façade d’un modeste local, situé au beau milieu de cette rue, on peut lire: «L’école de la rue au service des enfants». À l’intérieur, de petits bancs, un comptoir et des étagères où sont rangés de vieux livres et quelques boîtes de craies. Amadou Yacan Mbaye, un notable du quartier, occupe ce local appartenant à un ami. Depuis 12 ans, il en a fait une salle de classe.

Avant d’ouvrir son «école», Yacan Mbaye était marin. Ses longs voyages à travers mers et océans lui ont fait comprendre que l’enfant ne peut aller loin dans la vie sans éducation. «L’analphabétisme gagne de plus en plus de terrain [Ndlr : le taux de scolarisation au Sénégal est de 71,6 %], l’État ne peut plus satisfaire toutes les demandes en matière d’éducation et les enfants ont vraiment envie d’apprendre. Voilà ce qui m’a poussé à prendre cette responsabilité», confie-t-il. Quatre tableaux noirs sont adossés au mur du garage mitoyen, en plein air. Sur l’un d’eux, leçons de calcul et exercices de la veille sont écrits en français puis transcrits en arabe pour les élèves qui ont appris à lire à l’école coranique.

La rue Tolbiac déborde d’activités non formelles pendant le jour. Mais quand tombe la nuit, les habitants, des familles pauvres la plupart, retrouvent la sérénité. Des dizaines de femmes et d’hommes profitent alors de ces instants de répit pour aller à l’école de la rue. La plupart sont de jeunes employées de maison. Il y a aussi les victimes de l’exode rural: marchands ambulants, apprentis mécaniciens, etc. Yacan Mbaye leur apprend surtout le français. Une langue dont bon nombre d’enseignants constatent la baisse du niveau au Sénégal (en raison de l’insuffisance des heures de cours et de la piètre qualité de l’enseignement), comme dans beaucoup d’autres pays francophones.

Coup de pouce

L’école de Yacan Mbaye est libre. La majorité des «apprenants» est inscrite toute l’année, moyennant une rémunération de 1000 Fcfa (1,50 euro) par mois chacun. D’autres sont des saisonniers qui retournent au village dès le début de l’hivernage, en juin. Ayant appris à lire et à écrire le français, beaucoup de ces élèves trouvent un emploi de domestique chez des expatriés européens, là où les conditions de travail sont nettement meilleures. Une fois le Certificat d’études (Ce) en poche, certains s’inscrivent dans des écoles de formation professionnelle. Ce qui change carrément leur vie. Ainsi Habibatou Dieng, 19 ans, a pu intégrer un centre de formation où elle a décroché un diplôme en couture. Aujourd’hui, grande est son ambition. «Je voudrais faire de la haute couture et m’imposer parmi les grands de la mode», confie-t-elle.

Dans les quartiers pauvres de Dakar, d’autres écoles de rue s’ouvrent et forment de plus en plus d’enfants. Celle du quartier Khadimou Rassoul fonctionne depuis 9 ans. Seydou Nourou Tall, 30 ans, y exerce le métier «d’appreneur». Sa petite baraque en tôles donnant sur la rue lui sert de salle de classe et aussi de garderie pour les moins de 5 ans, qui y font un crochet avant d’aller dans les écoles publiques ou privées. La classe de Seydou Nourou Tall est archi-pleine. Visiblement, les enfants sont contents d’être là.

Les écoles-trottoirs de Dakar sont des initiatives de bonnes volontés. «Écoles de la rue», comme on les appelait au début, elles sont devenues aujourd’hui écoles de «Formation de coin de rue» (FCR). Une évolution positive selon Mme Awa Diaw, une «appreneuse» de 28 ans, qui y voit un signe de reconnaissance. «Certains élèves des écoles publiques, dit-elle, viennent ici pour rattraper leur retard en calcul et en français.»

«Apprenants» et «appreneurs»

Informelles, ces écoles de rue utilisent un jargon différent de celui des écoles classiques. Ici, on dit appreneur au lieu de maître et apprenant au lieu d’élève. Les appreneurs sont issus de toutes les couches de la société: universitaires, enseignants retraités et parfois lycéens. «Dans une FCR, l’appreneur est un facilitateur, et les apprenants ne sont pas seulement des élèves qui reçoivent une éducation classique. Ils sont là pour faire leurs premiers pas dans la vie ordinaire», explique Oumar Tandian, chargé des bidonvilles à l’Ong Enda. Sortis d’une FCR, d’anciens bénéficiaires font parfois appel à des associations de quartier ou à des ONG pour aider à en créer d’autres.

Face à la pauvreté grandissante à Dakar, les FCR ont parfois des problèmes de survie. «Nous manquons de tout: craies, cahiers, livres, tableaux, etc.», se plaint Mme Fatou Seye, responsable d’une FCR à Niagga, un village proche de Dakar. «Pendant l’hivernage, il arrive que le toit en paille de l’école s’envole», ajoute-t-elle. Ces volontaires ne baissent pas les bras pour autant et font appel à l’imagination et à la créativité. «Avec les élèves, raconte Ibrahima Pouye, un instituteur de FCR, nous fabriquons des savons traditionnels que nous vendons. L’argent est réinvesti dans l’achat de matériel didactique et dans l’aide aux enfants les plus démunis».

www.syfia.com



Les écoles de
rue en quête de reconnaissance

(A.A.) – Pour unir leurs forces, les écoles de la rue se sont constituées, depuis 4 ans, en «Association des formations de coin de rue» (AFCR). Objectif: obtenir une reconnaissance de l’État. «Nous sommes une soixantaine de FCR, soit 300 appreneurs et 7000 apprenants», précise Kantara Fall, le président. «Nous sommes tolérés mais pas reconnus par l’État», commente-t-il sèchement. L’association, qui bénéficie de l’appui de l’ONG Enda, participe à d’autres activités sociales telles que la sensibilisation sur la santé maternelle, la drogue, le sida, le paludisme... Depuis décembre 2002, le Programme alimentaire mondial lui apporte aussi son aide. «Pour inciter les élèves à une plus grande assiduité», explique Mamadou Diallo, coordinateur de ce projet du Pam.

Selon une étude réalisée en 2000 par l’Unesco en partenariat avec l’ONG Enda, «l’éducation non formelle au Sénégal» constitue une réponse aux insuffisances du système scolaire qui rejette chaque année près de 100000 jeunes dans la rue. Nombre d’entre eux se retrouvent en apprentissage dans le secteur informel qui contribue à près de 60 % de l’activité économique du pays.

C’est pourquoi l’État sénégalais prévoit dans son plan décennal (2000-2010) de l’éducation et de la formation (PDEF), de poursuivre sa politique de libéralisation vers le privé et les associations. Parmi les stratégies préconisées, l’ouverture vers l’éducation non formelle présentée comme un moyen de diversifier l’offre éducative.





Article précédent | Courrier | Haut | Article suivant