La Grande Vadrouille
Promenade d'occasion
Stéphanie DURET
26.03.03

Il y a vingt ans mourait Gabrielle Roy, l’une des figures les plus marquantes de la scène littéraire québécoise. À l’occasion de cet anniversaire, le Quartier Libre vous convie à la découverte ou à la re-découverte de Saint-Henri, quartier populaire chargé d’histoire et théâtre de Bonheur d’occasion, le plus célèbre des romans de l’auteure.

C’est à la fin du XVIIe siècle que se dessine le futur Saint-Henri. D’abord simple hameau, l’endroit se développe au fil des siècles et devient un village à part entière, dont le pôle économique se déplace des tanneries (spécialité de l’endroit) vers le canal Lachine au milieu du XIX e siècle. En 1875, Saint-Henri devient une ville et connaît là son âge d’or. En l’espace de 30 ans, sa population croît de 2500 à 25 000 habitants, ses infrastructures se développent et… sa dette s’alourdit.

Dette oblige, la ville disparaît en 1905, et rejoint Montréal. Le quartier Saint-Henri est né. Des milliers d’ouvriers attirés par les perspectives de travail dans les fabriques investissent le quartier. Les commerces fleurissent rue Notre-Dame, principale artère de Saint-Henri. Mais les années 1930 surviennent et, avec elles, une crise économique sans précédent qui entraîne la fermeture des usines et du canal de Lachine, et crée des milliers de chômeurs.

Processus de mutation

Dès le début des années 1980, Saint-Henri connaît un soubresaut d’activité. À cette époque, quelques PME, mais aussi des artistes et artisans, en recherche de bas loyers, investissent Saint-Henri et transforment des bâtiments abandonnés en bureaux et en espaces multi-locatifs. En 1997, l’effervescence immobilière s’accroît avec le dévoilement du programme de mise en valeur du lieu historique du Canal de Lachine, un investissement de quelques 250 millions de dollars.

Plus de 35 ans après la fermeture du canal, celui-ci est rouvert et ses abords «revampés». Saint-Henri n’y échappe pas et une quinzaine de projets de rénovation, de réfection et de construction y sont actuellement en cours, voire déjà achevés.

Apportant un petit côté champêtre à ce cadre résolument urbain, de nombreux petits parcs ont aussi été ajoutés ou réaménagés, ça et là dans le quartier. Qui dit revitalisation du quartier, dit aussi nouvel attrait des agents immobiliers et multiplication des condos qui fleurissent littéralement depuis cinq ans sur la rue Saint-Ambroise.

«Aujourd’hui, on a deux Saint-Henri, l’un riche et l’autre pauvre», note, avec une pointe d’amertume, Jacques Francœur, de la Société historique de St-Henri. Si, à l’instar des gens du coin, il déplore l’«envahissement» que subit le quartier, M.Francœur se réjouit cependant que cette fois-ci, l’invasion se fasse dans les règles de l’art. C’est-à-dire que les nouvelles constructions soient bâties dans un souci d’harmonisation avec le style de Saint-Henri, soit la brique rouge omniprésente, trace indéniable du passé industriel du quartier.

Il y a quinze ans, les habitants du quartier avaient vu avec horreur une entreprise acquérir les anciens locaux de la Dominion Textile et la recouvrir d’aluminium. Le souvenir fait encore frissonner les membres de la Société historique de Saint-Henri qui, depuis 1977, œuvre à la conservation du patrimoine. Dorénavant, un contrôle plus «serré» est exercé sur les velléités immobilières des entrepreneurs en construction par le Conseil d’arrondissement, souligne M. Francœur. L’objectif est grandement facilité par la présence dans le Conseil d’arrondissement du président du conseil d’administration de la Société historique, Guy Giasson.

Un quartier bigarré

En pleine phase de revitalisation, Saint-Henri est aujourd’hui une sorte de croisement curieux où se mêlent l’ancien et le moderne, le misérable et le riche, le populaire et le «tendance». Le charme du quartier ne se trouve pas forcément où on l’attend. Bien que visuellement acceptable, les condos «avec vue sur le canal» ne constituent en aucun cas l’attrait principal du quartier.

Infiniment plus intéressantes, les ruelles plus populaires du quartier recèlent de surprises visuelles et de petites curiosités pour qui sait observer. Une porte en bois finement sculptée rue Agnès; des explosions de couleurs sur les façades et les pignons au détour de la Place Guay et des rues Laporte et Irène; de nombreuses et magnifiques portes cochères, des jardinets minuscules, de poussiéreuses et attrayantes boutiques de brocante à la marchandise parfois invraisemblable … Voilà ce qui fait le charme de Saint-Henri, quartier bigarré, dont la vie des familles s’écrit, sans pudeur et en toute authenticité, dans les arrière-cours visibles de la rue. Saint-Henri, c’est aussi les façades des bâtiments de briques abandonnés aux fenêtres parfois aveugles, témoins d’un passé à la fois heureux et douloureux. Coincé entre Westmount et le canal de Lachine, et encadré par la rue Atwater et par l’échangeur, Saint-Henri appartient à la ville et pourtant, lorsqu’on en arpente les rues, c’est le cœur du village qu’il a été que l’on sent encore battre. Un village sans prétention aucune qui vaut la peine d’être découvert ou redécouvert.





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