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Télé-Réalité Je comptais fermement éviter d’évoquer la guerre dans ces lignes et nous comptions ne pas l’évoquer du tout dans ce numéro. Non pas que le temps nous eût manqué pour le faire. Ce qui manquait, c’était les informations. Dans les tout premiers jours de cette guerre, il était tellement clair que le commandement américain tentait de nous refourguer l’histoire abracadabrante de la guerre technologique et des frappes chirurgicales que le silence ou la page noire nous semblaient préférables à tout autre commentaire. Mais voilà qu’à l’initiative de la télévision qatarie, Al Jazeera, qui a repris pour les diffuser les images des prisonniers de guerre américains réalisées par la télévision irakienne, nous avons pu entrevoir ce qu’est la réalité de la guerre. La guerre est faite par des hommes et des femmes qui ne sont pas des silhouettes lointaines et déshumanisées. La guerre est faite par des hommes et des femmes qui ont des visages, des noms et des prénoms, une langue et des contrées d’origine. C’est ce qu’ont montré les images diffusées par Al Jazeera dimanche dernier. Ces jeunes gens et cette jeune femme étaient à l’évidence terrorisés. En tant que spectateurs nous ne pouvions que l’être également. Nous ne pouvions éprouver que de l’angoisse et de la compassion pour ces jeunes gens et leurs camarades dont les corps avaient été jetés au sol sans égards. Le choc et la stupeur promis étaient bien au rendez-vous, mais à l’encontre du discours officiel américain, c’est nous qui l’éprouvions. Les images des soldats morts étaient désolantes, mais celles des prisonniers n’étaient pas dégradantes. Ils étaient habillés et leurs membres n’étaient pas entravés. Ils étaient manifestement angoissés voire paniqués, mais il ne semble pas que leurs réponses leur étaient dictées. Donald Rumsfeld a bien compris ce que cette irruption de la réalité de la guerre pouvait avoir de déstabilisant et de démoralisant après les fresques pyrotechniques et «cliniques» de Bagdad et les images de visiophones dont on nous abreuvait jusque-là. C’est bien la raison pour laquelle il a fortement incité les médias à s’autocensurer en refusant de diffuser ces images. Cet appel indigne à l’autocensure n’a rien pour surprendre. Donald Rumsfeld n’hésite jamais bien longtemps quand il a l’occasion d’insulter l’intelligence et de bafouer les libertés. Mais l’impudence avec laquelle il se permet de faire appel à la Convention de Genève demeure proprement hallucinante. Il faut un cynisme inégalé pour demander aujourd’hui à l’armée irakienne de respecter cette Convention quand les autorités américaines l’ont allègrement piétinée lorsqu’il s’est agi des talibans fait prisonniers en Afghanistan. Est-il nécessaire de rappeler cette photographie de John Walker Lindh, le taliban américain, les yeux bandés, ligoté nu sur une civière? Est-il nécessaire de rappeler ces images des prisonniers arrivant au camp X-Ray de Guantanamo Bay, les jambes et les mains entravées, la tête couverte? Est-il nécessaire de rappeler que les quelques trois cents personnes toujours retenues à Guantanamo Bay vivent encore dans des cages grillagées de 2,4 mètres sur 1,8? Qu’ils disposent pour tout mobilier d’un mince matelas de mousse et d’un seau? Qu’ils n’ont accès ni à leurs familles ni à aucune aide juridique? Qu’ils ne savent toujours pas si et quand ils seront jugés? Les autorités américaines ne respectent plus le droit international, elles le méprisent ouvertement. L’armée irakienne ne respecterait pas le droit de la guerre. On le déplore également. Il ne s’agit pas de renvoyer ici dos à dos autorités américaines et irakiennes. Cela n’aurait pas se sens. Il convient simplement de souligner que les autorités américaines sont engagées dans la voie du non-droit et qu’elles ont déjà perdu une immense part de leur crédibilité alors qu’elles réclament l’application du droit. La diffusion des images des prisonniers américains a permis de montrer un aspect réel de la guerre telle qu’elle se fait. Elle a également permis de démontrer les conséquences désastreuses pour les États-Unis de leur politique unilatérale et méprisante à l’égard du droit international. Les États-Unis gagneront probablement cette guerre à plus ou moins long terme mais leur défaite morale est déjà consommée. ••• Un nouveau venu qui inquiète L’Impact Campus, le Montréal Campus et le Collectif, les journaux universitaires indépendants de l’Université Laval de l’UQÀM et de l’Université de Sherbrooke, publient aujourd’hui un éditorial commun afin d’évoquer leurs craintes face au lancement d’un magazine à l’automne prochain par la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). Ce magazine qui devrait s’appeler l’Expression étudiante serait tiré à 140 000 exemplaires et adressé par la poste aux 140 000 membres de fait de la FEUQ. Les journaux étudiants s’inquiètent vivement des répercussions que le lancement d’un tel magazine pourrait avoir sur les recettes publicitaires de la dizaine de journaux étudiants universitaires déjà existant au Québec. Le Quartier Libre s’associe à l’expression de ces craintes. Certes, notre journal largement financé par les cotisations acquittées par les étudiants de l’UdeM est peut -être moins dépendant de la publicité que ne le sont l’Impact Campus ou le Montréal Campus. Toutefois, nous pourrions également souffrir de la captation par l’Expression étudiante d’une part significative des fonds publicitaires alloués aux médias étudiants. Mais surtout, nous nous posons avec les autres journaux étudiants certaines questions sur cette publication. Quelle pourra être la réelle indépendance d’une équipe rédactionnelle qui partagera ses bureaux avec un organe politique tel que la FEUQ? Peut-on envisager naïvement que l’Expression étudiante aura la possibilité de poser un regard critique sur les activités de la fédération étudiante? L’Expression étudiante sera envoyée par la poste aux étudiants. Certes, nous pouvons nous réjouir que les promoteurs de ce projet n’entendent pas –pour le moment -distribuer directement ce magazine sur les campus ce qui ne manquerait pas alors de porter un coup terrible aux journaux étudiants. Mais que se passera-t-il quand les promoteurs du projet se rendront compte qu’ils auraient intérêt à couper dans leurs coûts en mettant directement leur magazine à disposition sur les campus? À cet égard, les journaux étudiants n’ont reçu aucune assurance à ce jour. Il nous est pourtant impossible de nous payer de paroles. Si la FEUQ a réellement à cœur la survie des journaux universitaires étudiants, elle devrait au moins leur garantir que son nouveau magazine ne leur livrera pas une concurrence déloyale à moyen ou long terme. Enfin, le plan d’affaires présenté par la FEUQ pour l’Expression étudiante est pour le moins fantaisiste et ne résiste pas longtemps à une analyse un tant soit peu sérieuse. Est-il véritablement nécessaire et légitime de créer un nouveau magazine étudiant qui ne devra sa survie qu’à des subventions gouvernementales? Ces subventions ne pourraient-elles être utilisées plutôt pour consolider l’existant? À toutes ces questions, il serait souhaitable que la FEUQ, dont nous ne doutons pas de la bonne foi, apporte des réponses précises et circonstanciées.
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