La Grande Vadrouille
Le mile-end sans Mordecai
Emmanuella ST-DENIS
09.04.03

Que ce soit à travers des romans tel que The Apprenticeship of Duddy Kravitz ou Barney’s version ou à travers ses discours sur l’avenir du Canada et du Québec, Mordecai Richler n’a jamais cessé de susciter la controverse, tant auprès des Québécois auxquels il semblait hostile, que dans la communauté juive de Montréal dont il a su se moquer. Décédé l’an dernier, l’auteur a immortalisé à jamais le quartier Mile-End. Visite au cœur du quartier de Barney…

Chaque midi au Wilensky's Light Lunch, rue Fairmount et Clark, s’affaire une clientèle majoritairement composée d’hommes autour du comptoir du snack-bar vieux de 71 ans. Peu de choses ont changé dans le resto qui en est à sa troisième génération de propriétaires, ni la devanture, ni les sandwichs de charcuterie et le soda aux cerises à petit prix. Et les clients eux, s’ils ont changé, c’est pour faire place à leurs fils ou aux quelques jeunes venus s’installer dans le le Mile-end, quartier maintenant si branché, mais qui à l’époque de Richler, n’avait rien de «hip».

«Quand j’étais enfant, au nord du Mile-End, c’était la forêt et la campagne», me racontait mon père qui a habité le quartier dans les années 1930, avant la guerre, en même temps que Mordecai Richler. C’est en 1909, que la ville de St-Louis (auparavant St-Louis du Mile-End) a été intégrée à Montréal et est devenue le quartier Mile-End. À ce quartier alors composé majoritairement d’immigrants juifs, se sont greffées d’autres communautés culturelles, dont les Portugais et les Grecs par exemple. Mais à l’époque de Richler, le Mile-End était une micro société pour la communauté juive qui disposait d’épiceries, de synagogues, d’écoles et même de plusieurs journaux. Aujourd’hui, la communauté juive s’est quelque peu dispersée, mais il reste encore quelques survivants comme la famille Wilensky et la communauté juive hassidim. Même le célèbre Fairmount Bagel a été vendu à un propriétaire grec.

Mais le Mile-End, c’est aussi le quartier de mon adolescence, les années 1980, avant la grande migration des résidants du plateau, frustrés de la hausse des loyers et du manque d’espace de leur quartier. À l’époque, à l’école Saint-Louis, coin St-Dominique et Fairmount, les Canadiens-français étaient encore en minorité. Les jeunes qui la fréquentaient étaient plus souvent de milieux défavorisés et les plus nantis fréquentaient plutôt le Collège Français (un collège privé du quartier). Mais l’école Saint-Louis a aussi évolué avec le quartier, et est aujourd’hui devenue une école à option théâtre.

Le boulevard Saint-Laurent a aussi vu plusieurs changements au cours des dernières décennies et en dehors des quelques irréductibles comme le café Kilo ou le café Mei, la plupart des commerces ont été renouvelés.

Une jeune résidante du quartier admet ne jamais vouloir déménager. «C’est un quartier culturellement et artistiquement parlant tellement riche. Les loyers y sont encore raisonnables, rien à voir avec ceux du Plateau, c’est central, il y a des épiceries et des restaurants de divers pays… Je ne crois pas que je pourrais m’en passer.»

En effet, on peut y manger à l’heure du lunch d’excellents sushis à petit prix chez Azuma ou des sandwichs végétariens et de la bière maison à la Casa Del Popolo. Celle-ci propose aussi tout comme le Sergent Recruteur ou la Sala Rossa, des spectacles de musiques ou de littératures underground, voire engagés, dans une ambiance chaleureuse et accueillante. Certains se disputent toujours à savoir qui fait les meilleurs Bagel, St-Viateur ou Fairmount Bagel? Pour d’autres se sont les restos grecs, rue St-Viateur, le célèbre Arahova ou, avenue du Parc, le Coin grec. Mais pour de la vraie fine cuisine grecque, c’est chez Philinos qu’il faut se diriger.

Ce qui marque vraiment dans le quartier Mile-End, ce n’est pas simplement la diversité culturelle et artistique, mais aussi son architecture ancienne qui fait de ce quartier l’un des plus beaux à Montréal. Situé entre le Plateau, Outremont et la Petite Italie, le quartier bénéficie d’une architecture diversifiée et surprenante. La rue Laurier accueille le superbe édifice de pierre de l’Hôtel de ville transformé en caserne de pompier, qui donne l’impression d’un château. Il y a aussi l’église Saint-Enfant-Jésus, construite au début du siècle face au parc Lahaie, l’avenue de l’Esplanade et ses maisons de pierres colorées de rose, de mauve ou de bleu, dotées d’iconographies religieuses, identifiant bien la communauté portugaise du quartier. Il y a l’imposante église polonaise située au coin de St-Urbain et de St-Viateur, avec son dôme majestueux que l’on peut bien apercevoir de l’observatoire du Mont-Royal.

L’avenue du Parc s’est quant à elle vue envahie par de grands magasins de toute sorte tels Starbuck et Renaud-Bray, ce qui la rend beaucoup plus pratique, mais certes beaucoup moins charmante qu’à l’époque de mon adolescence. Mais il y reste encore quelques vestiges d’une autre époque tels de petites épiceries portugaises ou juives et le grandiose théâtre Rialto qui y survit tant bien que mal. L’une des merveilles qui ont été réalisées sur cette grande avenue est certainement la construction de la nouvelle bibliothèque du Mile-End qui se caractérise non seulement par son architecture originale d’une vieille église rénovée, mais aussi par sa collection diversifiée en langues multiples, à l’image de son quartier.

Mais le Mile-End, aussi merveilleux soit-il, survivra-t-il à cet afflux de jeunes artistes et professionnels bien nantis qui se sont réapproprié le quartier, tout comme avec le plateau, et qui crée un malaise évident avec les populations plus modestes, établies dans le quartier depuis toujours? Déjà la construction de condominiums, les files d’attentes chez Fairmount Bagel et l’exil de certaines communautés vers d’autres quartiers plus simple sont des signes du danger d’oublier la vraie essence du quartier de Barney.





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