![]() |
|
|
UN CANCER DÉLICATEMENT PARFUMÉ La Dre Philippa Darbre, de l’Université de Reading, a analysé la composition de tissus prélevés sur 20 tumeurs du sein. Elle y a détecté la présence de parabens, des substances chimiques utilisées comme agents de conservation dans l’industrie alimentaire, pharmaceutique et cosmétique, notamment dans les antisudorifiques. «C’est la première fois que l’on démontre que les parabens peuvent s’accumuler dans l’organisme», a déclaré la Dre Darbre à la BBC. Jusqu’à récemment, les parabens étaient considérés comme sans danger. En effet, lorsqu’ils sont ingérés, ils sont rapidement détruits et transformés en sous-produits inoffensifs. Or, les parabens retrouvés dans les tumeurs étaient intacts, ce qui suggère qu’ils ont pénétré par la peau plutôt que par voie orale. Cependant, on n’a pas encore mesuré la teneur en parabens du tissu mammaire normal. Des substances qui miment les œstrogènes Le danger potentiel des parabens, inconnu jusqu’à tout récemment, provient de leur capacité à mimer l’action des hormones féminines en s’attachant aux récepteurs d’œstrogènes des cellules de l’organisme. Et justement, les facteurs hormonaux sont prédominants dans le développement d’un cancer du sein. «Sauf pour l’âge et les antécédents familiaux, les plus grands facteurs de risque connus ont rapport aux hormones, comme le nombre de grossesses, des menstruations précoces, une ménopause tardive, ou encore la prise d’hormones pour soulager les symptômes de la ménopause», explique Diane Lamontagne, conseillère aux communications à la Société canadienne du cancer. Ceci dit, le pouvoir œstrogénique des parabens est extrêmement faible. Des essais en laboratoire ont montré que même les parabens les plus actifs sont 10 000 fois moins puissants que l’œstradiol, cette hormone qu’on administre aux femmes ménopausées. Plus de 13 000 produits de beauté différents contiennent des parabens, mais ce qui inquiète la Dre Darbre à propos des antisudorifiques, c’est qu’ils restent sur la peau toute la journée, alors que les autres produits de beauté qui contiennent des parabens sont rapidement rincés. Les parabens auraient donc plus de temps pour pénétrer sous la peau et s’y accumuler. Le fait de bloquer les pores de la peau pourrait également mener à l’accumulation d’autres toxines dans le tissu mammaire, notamment les sels d’aluminium, ingrédient actif principal des antisudorifiques, dont l’innocuité n’est pas encore prouvée. La Dre Darbre est la première à reconnaître que son hypothèse «semble presque trop simple pour être possible». Pourtant, souligne-t-elle, «un nombre disproportionné de cancers du sein surviennent dans les tissus mammaires situés sous le bras», un fait encore inexpliqué. De plus, une majorité de cancers du sein se développent du côté gauche, un fait généralement attribué à l’abondance de vaisseaux sanguins du côté du cœur, ce qui permettrait la croissance de plus grandes quantités de tissu mammaire. Par contre, si les antisudorifiques sont à l’origine du cancer, «cette situation pourrait aussi s’expliquer par le fait que les femmes, majoritairement droitières, appliquent plus d’anti-sudorifique sous leur bras gauche», suggère-t-elle dans son étude. Une étude à trop petite échelle Selon le Dre André Robidoux, spécialiste du cancer du sein au CHUM, il est assez rare ou même «exceptionnel» qu’on procède à l’analyse toxicologique des tumeurs cancéreuses à la recherche d’agents cancérigènes. Selon lui, l’étude est trop petite pour inciter les femmes à abandonner les antisudorifiques. «C’est une petite étude qui ne tient pas compte de tous les autres facteurs de risque», dit-il. Le cancer du sein touchera une Canadienne sur neuf au cours de sa vie, mais près de 90 % des cancers du sein demeurent inexpliqués (5 à 10 % sont attribuables à une prédisposition génétique). Et même si on sait que les œstrogènes jouent un rôle important dans le cancer du sein, «ce rôle n’est pas le même pour tout le monde et il augmente avec l’âge. Si c’était si simple, ça serait facile!», dit-il. L’avenir : la chimioprévention «Même si on découvre que certaines habitudes de vie augmentent les risques de cancer, poursuit le Dre Robidoux, il n’est pas toujours facile pour les patients à risque de changer leur comportement. Les médicaments sont plus pratiques. Grâce à eux, on arrive assez bien à contrôler l’hypertension et le cholestérol.» C’est pourquoi les chercheurs en cancer du sein travaillent actuellement à mettre au point une molécule qui pourra diminuer les risques de développer la maladie, et ce, sans trop d’effets secondaires. «C’est ce qu’on appelle la chimioprévention», explique le Dre Robidoux. «Notre objectif est de diminuer de 75% le nombre de cas de cancer du sein en 2015». Le CHUM teste actuellement une telle molécule dans le cadre du projet STAR, une étude comprenant 19 000 femmes ayant des antécédents familiaux de cancer du sein. Sur son site Internet, la Société canadienne du cancer dément officiellement les rumeurs qui circulent par courriel sur les liens entre antisudorifiques et cancer du sein. «Le comité d’experts de l’Institut national du cancer, notre partenaire scientifique, a conclu qu’aucune étude ne prouve qu’il existe un lien de cause à effet entre utilisation d’antisudorifiques et cancer du sein», explique Diane Lamontagne. La Société canadienne du cancer considère que l’étude du Dre Darbre provient d’une revue «tout à fait crédible», mais est de trop petite taille pour permettre de tirer des conclusions. «On ne changera pas notre fusil d’épaule sur la base d’une seule étude, mais c’est un dossier que l’on surveille», assure Mme Lamontagne. On est donc encore loin de savoir si les parabens contenus dans les antisudorifiques sont cancérigènes. Toutefois, comme l’indique l’éditeur du Journal of Applied Toxicology, le Dr Philip W. Harvey, dans son éditorial : «L’hypothèse du Dre Darbre a le mérite de donner de bonnes pistes de recherche pour approfondir la question.»
|
|