LA CINÉMATIQUE DU PEINTRE
La tête qui dépasse - Simon Goulet
Mikäelle MONFORT

Pour son dernier film, OÏO, le cinéaste Simon Goulet a filmé durant onze ans de la peinture en mouvement, avant de numériser puis monter ses images. Ainsi a-t-il réalisé la première ciné-peinture, croisement improbable entre le numérique et une peinture à la Jackson Pollock. Le Quartier Libre a rencontré le peintre-numérique qui coiffe aussi la casquette d’homme d’affaires.

Tel le lanceur de poids, durant des années, Simon Goulet a lancé de la peinture dans les airs… Des milliers de lancers aussi absurdement nécessaires pour lui que pour le lanceur de poids … Comme le lanceur, qui cherche à maîtriser tous les paramètres de son lancer, Simon Goulet a peu à peu dominé tous les paramètres de son étrange discipline. Ainsi, a-t-il fait construire une catapulte qui projetait la peinture dans les airs, de telle manière à ce que la seule chose imprévisible soit finalement la forme exacte que décrirait la peinture en vol.

Sur la page d’accueil du site Internet qu’il a créé pour évoquer OÏO, Simon Goulet indique que la réalisation de son film a nécessité quelques 540 litres de peinture, 56 couleurs, 7000 mètres de pellicule et 33 000 images numérisées…

Cette mention privilégiant la quantification et la performance technique correspond bien à l’homme rencontré dans son loft-atelier de la rue Bordeaux à Montréal. Il y a chez Simon Goulet quelque chose d’aussi satisfaisant qu’une addition qui tombe juste. Durant notre entretien, il sera peu question d’émotions esthétiques et picturales ou encore de construction conceptuelle; l’emporteront le goût pour la technique, l’expérimentation formelle et les stratégies de mise en marché des films. Simon Goulet offre de lui l’image d’un homme organisé et déterminé jusqu’au vertige et à peine l’évocation rapide d’une dépression de huit mois vécue après le tournage des images d’OÏO vient-elle suggérer une faille possible.

Pourtant, ce qui trouble aussi, c’est le mélange entre cette extrême rationalité et la passion totale pour l’image. Cette passion, Simon Goulet la fait naître en 1978, lorsque son père achète une caméra Super 8 pour filmer ses parties de chasse. Simon s’empare alors de l’objet «comme un ado de 16 ans qui aime les bébelles» et commence à filmer ses amis. Ses premiers films sont consacrés au skate-board. De 1978 à 1984, il va réaliser une quinzaine de films, dont sept ont pour objet principal la maîtrise de la technique selon ses propres termes. Durant cette période, il ne fait qu’une seule incursion dans la fiction et avec peu de satisfaction. Il n’aime pas inventer d’histoires, préfèrant porter son regard sur la réalité qui l’entoure.

Systématique système

À la fin des années 1970, Simon Goulet part présenter les films de l’ONF dans les campings l’été. Il découvre alors le fonds de l’ONF et se met à regarder frénétiquement tout ce qui a été tourné : «plus de 3000 films en quatre ans». Au même moment, il partage à Ottawa un appartement avec deux amis, Bernard, qui fait de la peinture abstraite, et René, qui étudie la photographie et l’histoire de l’art. C’est durant cette cohabitation que Simon Goulet découvre l’art abstrait de Kandinski et de Pollock qui l’impressionne profondément. Il tourne aussi un documentaire sur Bernard, Les personnages, dans lequel on voit son colocataire courir avec un pot de peinture qu’il jette à travers un cadre vide. À ce moment précis, en octobre 1981 germe «l’idée de réaliser une peinture abstraite en mouvement». Simon Goulet imagine des centaines de pots de peinture traversant simultanément le cadre. Mais à l’époque, les techniques permettant de filmer cette idée ne peuvent pas donner le résultat parfait qu’il a en tête, de plus il sait que ce projet coûtera extrêmement cher, aussi le met-il de côté en même temps qu’il parfait sa formation. Durant deux ans, il étudie les techniques de radio et de télévision et apprend à faire fonctionner toutes les machines. Il entre ensuite à Concordia où il étudie en cinéma en 1985 et 1986. C’est de cette période charnière pour lui que date son glissement vers le cinéma expérimental. Il abandonne alors le documentaire pour explorer le mouvement, le rythme et les couleurs. Ses expérimentations sont toujours systématiques. S’il filme la neige comme dans Nivis, il veut filmer toutes les machines qui interviennent pendant qu’elle tombe le jour, puis la nuit, puis encore toutes les machines qui ramassent la neige une fois tombée, le jour puis la nuit et enfin à la ville comme à la campagne. Huit paramètres pour une prétention à l’exhaustivité. De manière comparable, il a prévu chacun des 373 plans filmés pour OÏO; le type de peinture choisie, la forme du pot, la tension de la catapulte à peinture, la vitesse de la caméra pour ne laisser au hasard que l’effet toujours changeant de la gravité sur la peinture lancée dans les airs.

De façon évidente, Simon Goulet aime compter, ranger, maîtriser, organiser. C’est peut être la raison pour laquelle il ne peut se satisfaire d’une abstraction complètement déconnectée de la réalité. Punaisée à l’un des piliers de son loft, le visiteur peut découvrir une photographie satellite de la terre vue de l’espace. De loin, il pense à un mélange de peinture bleue et blanche assez proche de l’effet produit par OÏO et de près il reconnaît la planète hospitalière. De la même manière que la peinture organisée dans OÏO finit par figurer un paysage des Hautes-Gorges de la Malbaie.

Ce contrôle, cette maîtrise et ce décryptage de la réalité, Simon Goulet va encore s’y livrer lors de la projection en salle de son film. Durant six jours, du 12 au 18 mars prochain, son film sera projeté de façon continue, tous les quarts d’heure dans la salle numéro 2 du Quartier Latin qu’il a loué à cet effet. Les spectateurs du Quartier Latin pourront visionner gratuitement son film. Il prévoit bien sûr de compter précisément le nombre de spectateurs à chaque projection, chaque jour et à chaque heure…

L’homme d’affaires

Avec ces projections en salle, Simon Goulet coiffe la casquette du diffuseur et de l’homme d’affaires avec laquelle il se dit parfaitement à l’aise. Simon Goulet n’a aucun complexe à parler de son film comme d’un produit auquel il veut donner une carrière. Dès que son film a été achevé, il l’a inscrit dans des festivals internationaux qu’il a soigneusement sélectionnés, l’objectif étant naturellement d’offrir la meilleure visibilité à OÏO et de s’ouvrir des perspectives de vente. Ce sont en effet dans les festivals que se promènent les acheteurs (télé-diffuseurs) en quête de produits. Simon Goulet estime qu’un film dispose d’environ deux ans et demi pour se faire connaître et acheter dans les festivals. Parallèlement, il indique aussi l’existence d’un marché institutionnel constitué de commissions scolaires et de représentations du Canada à l’étranger et enfin le nouveau marché du DVD. À l’automne prochain, Simon Goulet envisage d’ailleurs de proposer à la vente un DVD qui comportera une série de ses films.

Puis quand il en aura terminé avec la mise en marché d’OÏO, il ôtera sa casquette d’homme d’affaires, car il n’en porte jamais plus d’une à la fois, et redeviendra créateur. Déjà, il pense à réaliser d’autres ciné-peintures et surtout un long métrage dans lequel il filmerait des formes abstraites présentes dans la nature…

Onze ans de couleurs, un documentaire réalisé par Éric Tessier ( Sur le seuil) sur le tournage de OÏO sera projeté le 20 mars prochain dans le cadre du festival du film sur l’art.





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