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L'ERREUR TROPICALE Dans cette région, deux entreprises sont montrées du doigt : une chinoise, Man Faï Taï, et une malaysienne, Taman Industries. Installées au Congo en 2001, chacune d’elles ferait des coupes de plus de 500 arbres par jour, alors que le droit d’exploiter est limité de 100 à 400 arbres selon les zones. «Plus dramatique, elles rasent aussi les jeunes plants sans reboiser par la suite», souligne un militant de l’Observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH) qui a visité ces chantiers en 2003. Taman Industries, elle, aurait racheté des permis d’exploitation de certains opérateurs essoufflés. À la Direction de l’économie forestière, on se contente de relever l’irrégularité de ces opérations. «C’est contraire à la loi qui veut que le permis soit restitué à l’État au cas où l’opérateur se révélerait incapable de poursuivre son activité», souligne un agent de la direction. 60 % du bois africain exportés en Chine Les entreprises asiatiques visent avant tout à sortir des quantités croissantes de bois pour répondre aux besoins de la Chine qui a déjà épuisé les réserves des pays asiatiques voisins. L’essor économique des classes moyennes chinoises ces dix dernières années gonfle fortement la demande en bois tropicaux africain. À l’heure actuelle, environ 60 % des quelques 4 millions de m3 – surtout des grumes – qu’exportent chaque année les pays africains (Gabon, Guinée équatoriale, Cameroun, RDC, etc.) va en Asie, dont 96 % pour la seule Chine. Le reste aboutit, pour l’essentiel, dans les pays européens, traditionnels exploitants de ces forêts. La demande chinoise de bois tropical et non tropical est en effet colossale : chaque mois, il faut ériger l’équivalent d’une ville grande comme Montréal, uniquement pour absorber l’arrivée massive des paysans dans les villes. Au rythme actuel, la Chine aura bientôt besoin de 260 millions de m3 chaque année, alors qu’elle n’en produit que 142 millions. Des sociétés asiatiques installées pendant la guerre Aussi sur le terrain, les entreprises déploient-elles de véritables armadas pour dévorer la forêt du centre de l’Afrique : tronçonneuses, tracteurs à pneus et à chenilles, niveleuses, camions pour le bois en grume... Au Congo, elles ont tout le matériel nécessaire pour exploiter au plus vite. Et elles se soucient souvent peu des réglementations. Ainsi Man Faï Taï détient un permis d’exploitation de 7500 hectares, alors que le volume maximal annuel (VMA) par exploitant forestier est de 5000. En République démocratique du Congo (RDC) voisine, les immenses réserves forestières attirent aussi des convoitises asiatiques. Le pays possède en effet 128 millions d’hectares de forêts, soit la moitié des réserves africaines. «Jusque là, ce sont les Européens qui exportent des grumes ou du bois semi-fini dans une sorte de commerce triangulaire : Afrique-Europe-Asie», explique Joseph Ipalaka Yowa, secrétaire général à l’Environnement et Conservation de la nature. La demande chinoise du bois congolais se ferait cependant plus pressante ces dernières années. «Je sens cette pression au niveau du Comité professionnel Bois de la FEC (Fédération des entreprises du Congo)», confie M. Florentin Kage Mwanzita, son vice-président. Difficile de donner des chiffres de productions, la corruption sévissant dans ce secteur, mais plusieurs entreprises asiatiques ont profité des années de guerre pour s’implanter légalement ou non dans le pays. C’est le cas de Dara Forest, une société ougando-thaïlandaise installée dans l’Ituri au nord-est du pays et protégée par les rebelles du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), qui fait sortir les grumes via l’Ouganda. D’autres sociétés asiatiques comme Idris Hydraulic et Innovest ont acquis des concessions de plusieurs centaines de milliers d’hectares, selon le Mouvement mondial pour les forêts humides (WRM). Bois africain transformé en Asie et vendu en Europe En RDC et au Congo Brazzaville, de nouveaux codes forestiers ont été élaborés. Promulgué en août 2002, celui de la RDC, copié sur le modèle canadien, repose sur le système d’adjudication des concessions forestières. Il met l’accent sur la transformation par l’industrie locale et veut instaurer un nouvel esprit basé sur une gestion durable des ressources forestières. Au Congo Brazzaville, le code forestier est entré en vigueur en 2001. Celui-ci exige aussi des opérateurs qu’ils transforment sur place 85 % de leur production. Mais pour l’instant, les Asiatiques exportent essentiellement du bois brut d’Afrique qui, parfois, revient en Europe après avoir été transformé en Asie. «Il est paradoxal mais logique de voir du bois africain arriver en Europe via l’Asie», dit Jean-Marc Roda, du département forêts du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). «La main-d’œuvre spécialisée pour la transformation est en général plus large, mieux qualifiée et moins coûteuse en Asie qu’en Afrique.» Enfin, les Européens sont plus soucieux de respecter les législations internationales qui interdisent de plus en plus l’importation de grumes au profit du bois déjà transformé. Les Asiatiques n’ont manifestement pas les mêmes scrupules. Depuis l’ouverture de la Chine à l’économie de marché en 1993, les importations y ont connu une augmentation quasi exponentielle. «De plus en plus d’exportations de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud sont captées par l’Asie, laquelle est devenue le carrefour mondial du bois tropical avec ses importations de produits bruts et ses exportations de produits finis», précise Jean-Marc Roda. Contrairement à l’idée reçue, la part de l’Europe est très faible dans la consommation de bois tropical – entre 4 et 5 % de la consommation mondiale de grumes, sciages et contreplaqués, en équivalent bois rond. L’Asie, elle, consomme près de 70 % des produits tropicaux bruts ou de première transformation. Pour améliorer les modes d’exploitation de ces forêts humides promises à une pression de plus en plus intense, un partenariat, qui regroupe la France, les États-Unis, l’Allemagne, l’Afrique du Sud et les six pays du Bassin du Congo, a été lancé au Sommet de la Terre en 2002. L’objectif est de faire travailler ensemble organisations internationales, associations professionnelles et ONG pour préserver la diversité biologique de ces forêts et en permettre une exploitation rentable à long terme. Mais les Asiatiques n’en font pas partie… |
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