CHASSER LE NATUREL
La taxidermie
Annik CHAINEY

Née au XVIIIe siècle, la taxidermie était, à l’origine, utilisée à des fins scientifiques et didactiques. De nos jours, bien qu’elle soit toujours présente dans les musées, on la retrouve aussi au cinéma et à la télévision. Flattant la fierté du chasseur ou consolant le maître en deuil de son fidèle compagnon, elle est maintenant considérée comme une discipline artistique et donne même lieu à des compétitions où s’affrontent les grands noms de la profession.

Omniprésente, la taxidermie demeure pourtant un art relativement peu connu du grand public. Souvent associée à la chasse, elle soulève l’ire de certains écologistes qui voient en elle une pratique barbare. «Beaucoup de gens sont contre la taxidermie parce qu’ils croient que l’on tue les animaux spécialement pour les naturaliser, ce qui est faux», déplore Jean Morissette, taxidermiste depuis plus de 20 ans et propriétaire de l’atelier Taxidermie au fin renard. «Les animaux sont tués par des chasseurs qui le font avant tout pour la viande et qui décident parfois d’utiliser la peau pour se faire confectionner un trophée. Il y a même des gens qui trouvent des bêtes déjà mortes sur le bord de la route et qui me les amènent pour que je les naturalise.» Un autre préjugé tenace concerne le côté sanguinaire et un brin macabre du métier qui implique la manipulation de cadavres. «Ce n’est pas parce que l’on est taxidermiste que l’on passe ses journées les mains dans le sang et la viande! Oui, ça fait partie de la job, mais ce n’est pas que ça. La plupart du temps, l’animal passe par le boucher avant d’arriver à l’atelier, si bien qu’il ne reste que la peau et le crâne.»

Dans sa forme complète, la naturalisation d’un animal comprend quatre étapes. Il faut d’abord dépouiller la bête de sa peau puis traiter cette dernière à l’aide de produits chimiques afin de la transformer en cuir, donc à l’abri de la détérioration. Vient ensuite le moment de la reconstitution du sujet où la peau est montée sur un support artificiel, généralement fait de polystyrène. La finition, en dernier lieu, permet au taxidermiste de donner à son oeuvre la touche de réalisme qui fait la différence entre une naturalisation réussie ou ratée. Il peut ensuite doter sa création d’un décor fidèle à son milieu d’origine. «Ce qui est intéressant aujourd’hui, remarque Jean Morissette, c’est que l’on n’hésite pas à recréer l’habitat naturel de l’animal que l’on naturalise. Ce n’est plus comme avant, où on se contentait de le mettre sur un plywood.»

Malgré les progrès techniques qui ont, depuis quelques années, grandement facilité la pratique, la taxidermie demeure une discipline artistique difficile que l’on doit apprendre et maîtriser si l’on souhaite obtenir des résultats satisfaisants. Maniant scie, rabot, couteau et pinceau, le taxidermiste doit travailler dur pour insuffler à l’animal un peu de sa vie perdue. «Pour être taxidermiste, il faut être bon pour sculpter, peindre et observer. Si on a le souci du travail bien fait, c’est un art très exigeant. Autant pour faire l’animal que pour reconstituer son habitat naturel.» Dans les compétitions officielles, comme celle tenue à chaque printemps par l’Association des taxidermistes du Québec, les participants rivalisent d’imagination afin de livrer au jury des oeuvres complexes et sophistiquées. Que ce soit un lynx qui s’élance pour saisir un oiseau ou un canard prenant son envol dans de grands éclaboussements d’eau, la réalisation de telles pièces exige de longues heures de travail, ce qui n’est pas nécessairement à la portée de tous les taxidermistes. «Je n’ai jamais participé à des concours parce que je n’ai pas le temps, avoue monsieur Morissette. Comme la taxidermie est mon gagne-pain, je ne peux pas me permettre de passer un mois sur une seule pièce. Je pense que c’est plutôt l’affaire des gens qui pratiquent la taxidermie comme hobby.»

Pitou et minou

Bien que l’industrie de la taxidermie soit importante au Québec, il n’existe aucune école pour former ceux que la profession intéresse. Mises à part les revues et les vidéocassettes spécialisées, la seule façon d’apprendre est de trouver un taxidermiste d’expérience qui consent à partager son savoir moyennant rénumération. La situation est tout autre aux États-Unis, où les programmes de formation en taxidermie, les associations (pratiquement chaque État a la sienne), les publications et les grands événements abondent. «La plupart des magazines intéressants viennent des États-Unis. Là-bas, la taxidermie est en constante évolution», confirme Jean Morissette.

Le phénomène de la naturalisation des animaux de compagnie illustre bien la longueur d’avance que peuvent avoir les taxidermistes américains sur leurs homologues québécois. Très populaire aux États-Unis, mais apparemment peu exploitée au Québec, cette branche de la taxidermie représente pourtant un marché fort lucratif. Il faut toutefois mentionner que les maîtres éplorés constituent une clientèle fort différente de celle des chasseurs et des pêcheurs, comme en témoigne l’expérience de monsieur Morissette. «J’ai déjà fait des animaux domestiques, mais là, je n’en fais plus. Les gens qui veulent faire naturaliser leur chien ou leur chat sont très émotifs parce que, contrairement aux chasseurs ou aux pêcheurs, ils sont très attachés à leur animal. Ils appellent tout le temps, même si on les a avertis au début que le processus serait long. En plus, ils sont très exigeants. Si le chat n’a pas les yeux exactement du même vert que lorsqu’il était vivant, ça ne marche pas.» L’essor de ce type de taxidermie en sol américain semble dû à l’apparition d’une nouvelle technique de naturalisation appelée «freeze dry». Ce procédé de déshydratation par le froid permet de conserver parfaitement l’animal dans la pose voulue. Efficace et rentable, cette façon de faire évacue cependant ce qui fait tout l’intérêt du métier de taxidermiste: la dimension artistique.










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