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TOMBÉ DU CIEL Paradoxe vivant. C’est tout de blondeur et les yeux d’un vert transparent que l’auteur compositeur interprète, qui a reçu le prix du Festival de musique de Granby en 2001 («parce qu’un jury a crié plus fort que les autres») et dont la presse unanime fait les louanges, se présente. Un peu à l’étroit dans ses souliers, pas franchement amoureux de l’objectif, on cherche vainement le brun ténébreux à l’attitude provocante qu’on a aperçu sur la pochette de l’album éponyme: du fantasque et un snobisme frôlant l’arrogance. Rien n’y fait, Pierre Lapointe n’est pas celui-là. À moins de considérer le snobisme comme une forme d’indolence («/Je prône l’incohérence/ l’absurde et le chaos passif»), le fantasque comme une photogénie sans autre raison d’être que celle de bouleverser les règles du jeu. De l’arrogance, pas la moindre trace. Pas «trad.», pas techno, presque pas Québécois en fait. D’intellectuel on a eu tôt fait de le prendre pour un Français, ce qui le laisse sans voix. Et pourtant. Pierre Lapointe est bien d’ici, mais ses premières amours c’est à Claude Léveillé qu’il les doit, plutôt qu’aux Cowboy Fringants. La vieille école, «celle d’avant Charlebois», et du «français normatif». Autant dire que le chemin n’est pas pavé vers la gloire façon Star Académie pour le natif de l’Outaouais. L’enfance pas malheureuse mais solitaire («J’ai développé très tôt mon imaginaire, de façon presque étouffante»), des parents «très ouverts» et une mère qui entame sur le tard des études en arts visuels font de lui un être à «l’intelligence émotionnelle très pointue». Pas encore adolescent, et déjà l’argent de poche est entièrement consacré aux pièces de théâtre qu’il dévore compulsivement au Centre national des Arts d’Ottawa. Les économies de plusieurs années croquées par l’achat du piano patiemment désiré. Obsessionnel, il se décide très tôt pour une vie hors du commun. «À 12 ans, je ne comprenais pas qu’on puisse définir sa réussite par le travail et les enfants. De là une très forte volonté de créer, peut-être aussi pour exorciser certaines peurs.» De l’école primaire à la scène en passant par l’école de théâtre, dont il se fait foutre dehors parce qu’il «fait chier tout le monde», Pierre se crée un royaume ubuesque de toutes pièces. Pour mieux cacher (ou entretenir) le «mal de vivre» dont il se pense affligé: «Des scientifiques ont prouvé que l’on pouvait naître avec ou sans le gène du bonheur. J’ai dû naître sans.». Pas étonnant alors de l’entendre citer Barbara et Gainsbourg. On a presque envie, à l’écoute de certaines de ses chansons, de rajouter Brel et Ferré. Mais l’exercice est facile et fondamentalement stérile. On se contentera donc de lui parler de Katerine, auquel l’univers burlesque et les dissonances du compositeur répondent comme un écho. Au point de pouvoir les confondre lorsque Pierre Lapointe chante «Debout sur ma tête». À ceux que l’absence de curiosité littéraire étonne, Pierre Lapointe rétorque que son inspiration est principalement visuelle, que c’est de l’image et de sa puissance d’évocation qu’il nourrit ses textes. Et de citer Kandinsky : «Les ouvrages d’art visuel et d’architecture sont les seuls à entrer dans ma bibliothèque». L’artiste construit sa cathédrale, mot après mot, faisant et défaisant la langue française au gré de son inspiration: «et les éléphants tombent tout autour comme des bombes / et moi je reste assis par terre». Pointant (vers le nord?), la voix flirte avec les anges aux côtés de Jeff Buckley ou bien s’enraille, lorsque le propos se veut cynique: «Tout le monde est d’accord pour dire que la mort est chic». Un humour grinçant qui lui a valu de faire une apparition remarquée lors du festival Juste pour rire cette année. Ou l’art de brouiller les pistes : «Une dame lors de l’un de mes concerts m’a qualifié d’humoriste. Une chance pour moi, car c’est ce qui l’a fait venir, sans quoi peut-être qu’elle ne m’aurait jamais écouté.» Cabaret. C’est le décor qui attire Pierre Lapointe hors des sentiers battus de la chanson québécoise. Le velours rouge et le lustre baroques du festival de l’humour pas toujours raffiné le subjuguent. Mise en scène encore jusque dans son album où le comédien chanteur s’offre une entrée inusitée: «À tous ceux qui trouveront mon travail trop abstrait/Je dis tant mieux /À tous ceux qui croiront n’avoir rien compris à la fin de mes divagations/Je dis ne paniquez pas/Il n’y a rien à comprendre…». On va essayer quand même, promis. Et puis on va rendre hommage à ceux qui s’essayent à comprendre sur scène: Philippe Bergeron qui remplace François Hudon à la guitare, et Josiane Hébert à l’accordéon. Fin de l’entrevue et quasi- soulagement: «Tu as terminé?». Oui monsieur, retournez-vous en du côté des anges. Moi je conserve un peu de vous. La grâce.
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