ZOOMANITY
Chronique BD
Annik CHAINEY

Jadis promis à un avenir prospère et paisible, «The line» n’est plus qu’un quartier pauvre et désolé, miné par le racisme. C’est dans ce lieu sinistre, déchiré par les violents affrontements entre Blancs et Noirs, que John Blacksad, détective privé, est appelé à enquêter sur la disparition d’une fillette. Assisté, bien malgré lui, par un sympathique reporter de journaux à sensations, le héros mène l’affaire avec le calme et l’efficacité de l’habitué, ne craignant pas d’affronter le groupe fanatique Arctic-Nation, qui cache sous ses masques l’élite blanche et fortunée de l’endroit, dont le chef, Hans Karup, semble lié au sort de la petite disparue. Mais les apparences sont trompeuses à «The line» et la vengeance, tenace.

Deuxième tome des aventures de Blacksad, Arctic-Nation présente une histoire classique et bien ficelée, dans la plus pure tradition du polar, avec pour toile de fond l’Amérique du Nord des années cinquante. Ici, point de tentatives pour réinventer le genre, seulement le souci de bien le servir et de divertir intelligemment le lecteur. Le personnage principal, flic rebelle au grand cœur et beau gosse bien baraqué, correspond lui-même à un certain stéréotype et pourrait paraître presque banal s’il n’était qu’un homme ordinaire.

Mais voilà, John Blacksad n’est pas un homme. C’est un chat.

Dans le monde imaginé par le scénariste Juan Dìaz Canales et le dessinateur Juanjo Guarnido, les traîtres sont des rats, les garde-du-corps, des gorilles et les policiers, des chiens. Littéralement. Et c’est précisément ce qui fait tout le charme de cette série. Jouant sur les associations entre traits de caractère et animaux, les deux auteurs distribuent judicieusement les rôles, permettant au lecteur de saisir en un coup d’œil la nature des personnages. La fouine? Un journaliste. Le renard? Un opportuniste rusé. La pie? Un voleur obsédé par tout ce qui brille. Le tout superbement illustré dans un style réaliste et sobre, à mille lieues de l’esthétique cartoonesque à laquelle on pourrait s’attendre d’un récit qui met en scène des bêtes à poils et à plumes. Du coup, ce qui aurait pu n’être qu’une millième bande dessinée à saveur policière devient une véritable découverte.

Arctic-Nation, (Blacksad, T. 2),
Dìaz Canales et Guarnido
Dargaud, Paris, 2003


PETIT MEURTRE ENTRE AMIS
L'oeuvre au noir
Mikaëlle MONFORT

Il y a une vingtaine d’années, Edward «Bunny» Corcoran est mort au mois d’avril dans une montagne du Vermont. Une soudaine chute de neige a recouvert son corps qui n’a été retrouvé que dix jours plus tard. Bunny a été assassiné par ses «amis»: Henry, Francis, Charles, Camilla et Richard…

Calmez-vous! Ce n’est pas l’épilogue mais le prologue du Maître des illusions. Le reste de l’histoire, de la Secret history (le titre original du roman), c’est Richard qui la raconte.

Il dit comment, étudiant boursier, il est parvenu à quitter sa Californie natale pour parfaire ses humanités à Hampden, une petite université du Vermont. Comment il a abandonné tous ses autres cours pour se consacrer pleinement au grec enseigné par un professeur aussi séduisant que dionysiaque. Comment et avec quelle fascination il s’est lié d’amitié avec ses cinq fortunés coreligionnaires. Mais surtout, il révèle quel engrenage infernal a conduit à l’assassinat de Bunny.

Le livre pourrait s’achever sur une scène de crime dont le mobile serait enfin pleinement dévoilé, mais au lieu de cela, il se poursuit avec la descente aux enfers des cinq meurtriers. Car l’assassinat de Bunny ne constitue que le premier désastre résultant de l’ouverture de la boîte de Pandore. Bien d’autres s’en suivront qui aboutiront à la disparition de ce cercle d’hellénistes dissolus.

Avec l’histoire de ce club des cinq désaxés, Dona Tartt, dont c’était le premier roman, a réussi un coup de maître. À cet égard, elle a plus que surpassé les œuvres de son grand ami Bret Easton Ellis, l’auteur de Moins que zéro et d’ American Psycho à qui Le maître des illusions est dédié. Certes, comme chez Ellis, il est ici question d’une certaine jeunesse dorée des années 1980 affligée de dépravation morale et sexuelle, d’une consommation immodérée de drogues ou d’alcool et d’un souci maniaque de l’apparence.

Mais contrairement à celle d’Ellis, l’écriture de Dona Tartt n’est ni clinique ni clinquante et la précision des descriptions s’attache plus au rythme des saisons et aux campagnes environnant les personnages qu’aux marques des vêtements qu’ils portent. Ses personnages sont également plus banals et moins haïssables que ceux dépeints par Ellis.

Cependant, une faiblesse du roman réside dans des dialogues parfois étrangement artificiels et anachroniques ou dans des situations totalement invraisemblables. Qui croirait qu’un seul jeune Américain aisé et cultivé de la côte Est ait pu ignorer au cœur des années 1980 que ses compatriotes avaient marché sur la Lune? Il semble parfois que le roman se déroule à une période antérieure à ce grand pas.

Toutefois, avec son premier roman, Donna Tartt a réussi la prouesse de se hisser au niveau d’une Patricia Highsmith à qui elle adresse d’ailleurs un clin d’œil appuyé dans un chapitre italien qui semble tout droit sorti du Talentueux monsieur Ripley. Mais ceci est une autre histoire qui fera donc l’objet d’une chronique ultérieure…

Le maître des illusions
Donna Tartt
Éd. Pocket n°4203.


Chronique CD
Jean-François RIOUX

ESMERINE
IF ONLY A SWEET SURRENDER TO THE NIGHTS TO COME BE TRUE
(Resonant/Esmerine)


Esmerine est un duo formé de Bruce Cawdron et de Beckie Foon (Godspeed You Black Emperor, A Silver Mt. Zion, Set Fire To Flame). Le projet comprend batterie, percussion, violoncelle et marimba, qui sont tous très bien exploités dans ce projet minimaliste. Musicalement, Esmerine se situe quelque part entre Hanged Up (Montréal) et Alles Wie Gross (Allemagne), c’est-à-dire qu’ils possèdent une base expérimentale et mélodique tout comme ces formations. Les expérimentations d’Esmerine ne sont pas de longues platitudes interminables, mais de beaux morceaux d’ambiance quelques peu mélancoliques. Le violoncelle est l’instrument qui se démarque le plus de ce petit orchestre, avec des répétitions et des entrelacements pratiquement étourdissants, le tout d’un calme inquiétant. L’élément intéressant de ce duo est qu’il est imprévisible, contrairement aux autres groupes de ces musiciens montréalais. Cependant, comme le veut la tradition de cette clique de musiciens, on adopte des titres interminables. Huit titres pour une durée de cinquante minutes. Cette belle musique est disponible dans un empaquetage fabriqué à la main, d’une rare beauté. Un produit de bonne qualité qui ne vous coûtera pas les yeux de la tête en importation, car il est disponible grâce aux bons soins d’Esmerine au Canada plutôt que Resonant. Esmerine est de loin un des projets les plus intéressants à venir des membres de Godspeed You Black Emperor.


YOUR DREAMS ARE FEEDING BACK
(Bluesanct)

Ce jeune trio d’Indianapolis aux États-Unis en est déjà à un troisième album, si on compte leur premier enregistrement, qui est uniquement disponible sur cassette, et leur deuxième, un CD paru indépendamment. Your Dreams Are Feeding Back marque donc leur début avec une étiquette renommée, ce qui jouera sûrement en leur faveur et qui leur donnera de la crédibilité. Les trois jeunes dans le début de la vingtaine composent des chansons très matures, des compositions qui oscillent entre la musique folk, country et slow-core. Certains des morceaux brouillent les pistes. Parfois les expérimentations sont plus présentes que les mélodies, et on peut s’en lasser, alors que d’autres sont touchantes, douces et entraînantes (Rhode Island Reds). Le point faible le plus évident de cet album est sans doute la qualité sonore inégale qui défait un peu l’atmosphère de l’album de seize titres. On a comparé Elephant Micah à Red House Painters, mais le jeune trio est loin de ressembler à la légendaire formation. On n’y remarque pas l’écho à la voix que Mark Kozelek affectionnait tant.





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