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CODE ROUGE SANG Pour Kadri Sherifi, traducteur agréé albanais-français et fonctionnaire à Immigration Québec, le cas d’Edmond n’est pas isolé. À plusieurs reprises, il a dû traduire les histoires tragiques de jeunes gens frappés par la vendetta qui cherchaient un sanctuaire au Canada. Toutefois, il estime difficile d’évaluer à quel point la vendetta motive l’émigration albanaise dans la mesure où ses victimes n’en parlent pas toujours. L’enfermement ou la mort En Albanie même, selon Neritan Ceka, un député albanais président de la Commission parlementaire sur l’ordre public et la sécurité, « 10 000 personnes auraient actuellement à subir, de près ou de loin, les méfaits du Kanun. Entre 1998 et 2003, 330 homicides ont pu être associés à l’observation du Kanun et 1378 familles vivraient cloîtrées pour tenter d’y échapper. À Shkoder, dans le nord du pays, là où la tradition historique du Kanun est la plus forte, les estimations les plus basses évaluent à 460 le nombre de familles retranchées chez elles. Selon le ministère albanais de l’Éducation nationale, les enfants cloîtrés chez leurs parents pour échapper à la vendetta étaient très exactement 147 à la fin de l’année 2002. Mais une association qui tente de réconcilier les familles aux prises avec la vendetta en comptait 400…» Pour Pascal Hamon, le secrétaire général d’Albania, une association dont le mandat est de faire connaître l’Albanie et sa culture en France, « 300 à 1000 enfants vivraient actuellement cloîtrés en Albanie. Ces enfants n’ont pratiquement aucun accès à l’éducation et voient leurs droits essentiels totalement bafoués.» Code archaïque, application dévoyée Il est difficile de concevoir que cette situation est imputable à l’observation d’un code élaboré au XVème siècle qui dispose que le sang doit se laver dans le sang… Christian Gut, professeur à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris et traducteur du Kanun de l’albanais au français, explique toutefois que «ce code n’a jamais véritablement cessé de fonctionner en parallèle avec d’autres cadres juridiques plus officiels. Notamment, sous l’occupation ottomane, le pays était régi par la Charia excluant en principe les règles du Kanun. Cependant, de nombreuses régions d’Albanie échappaient à l’emprise de la Charia et le Kanun y était effectivement observé.» Pour Christian Gut, «ce n’est que vers la fin de l’Empire ottoman (vers la fin du XIXème siècle ), que l’exacerbation des luttes de clans et la pression désespérée des régnants entraînèrent des dérives vers des pratiques barbares impliquant des enfants et occasionnant des meurtres en série.» Christian Gut souligne pourtant «les efforts importants qui avaient été engagés par l’administration turque afin de propager une législation modernisée.» Plus tard, dans l’Albanie communiste d’Enver Hoxha, la pratique de la vendetta était férocement réprimée par le pouvoir. Pascal Hamon rappelle que «durant cette période, les responsables de vendetta étaient fusillés et leurs familles déportées.» Mais Christian Gut estime que «la chute du communisme semble avoir favorisé la résurgence de la vengeance privée. Les règles précises du Kanun n’étant plus connues, le réseau social sous-tendant ce code ayant disparu, les manifestations de cette nouvelle forme de vendetta apparaissent particulièrement anarchiques, perverties et incontrôlables.» Pour Kadri Sherifi, «le Kanun fait office de code d’honneur pour le crime organisé albanais». Pascal Hamon estime que les organisations mafieuses n’ont pas besoin du Kanun mais qu’il sert en revanche à déguiser en problèmes d’honneur des règlements de compte politiques. En lançant une vendetta contre quelqu’un on l’empêche de sortir et de s’exprimer. «C’est typiquement ce qui est arrivé à Ndoç Cefa, le metteur en scène et directeur du théâtre Migjjeni de Shkoder,» ajoute-t-il. Si tous s’accordent à reconnaître les désastres causés par une application plus ou moins dévoyée du Kanun, il reste à savoir ce qui pourrait être fait pour le contrer efficacement. Dans le nord du pays, plusieurs associations tentent de contrer le phénomène «en utilisant des méthodes ancestrales pour contrer un rite ancestral» selon les termes employés par Emin Spahia le fondateur de la Mission de la Réconciliation basée à Skhoder. Dans un texte publié à la fin du mois dernier, Emin Spahia explique qu’il encourage les familles en guerre à se pardonner en échangeant la besa, la parole d’honneur. Toutefois, il insiste également sur la nécessité pour l’État de punir les crimes commis. Car selon lui, «il ne peut y avoir de parole donnée qui tienne lorsque l’assassin se promène ne liberté». Selon Pascal Hamon, le code pénal albanais sanctionne très clairement les pratiques de vendetta, mais pour appliquer ce code pénal l’Albanie devrait effectivement disposer de systèmes policier, judiciaire et carcéralefficaces. Faute de quoi le code Kanun l’emportera toujours sur le code pénal… UN CANON MEURTRIER Durant la période ottomane, la reprise de sang était soumise à un rituel précis : précédé d’une annonce et d’une trêve de 24 heures, le meurtrier devant participer aux obsèques et au repas funèbre en l’honneur de la victime, la gjakmarra pouvait être différée pour une nouvelle trêve de 30 jours, laissant aux amis le temps d’entamer les négociations avec la famille de la victime. Des compensations financières pouvaient être versées. À l’issue d’une négociation réussie, un repas dans la maison de l’assassin était organisé. À un meurtre ne devait répondre qu’un seul autre meurtre. Les femmes et les enfants, ainsi que les prêtres catholiques en étaient exclus.
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