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JE ME SOUVIENS? À cette ignorance générale s’ajoute une résistance de la population de Saint-Armand. «Pendant des années, les gens ne voulaient rien savoir de ça.¨Des histoires de nègres dans notre communauté… non !¨ On n’en parle pas ! Ils avaient peur que ça devienne un lieu de pèlerinage, mais ce n’est pas ça du tout. Ce qu’on veut faire, c’est retracer une histoire commune. On veut que les âmes des anciens esclaves soient en paix, empêcher que des bulldozers passent là et que dans deux générations, on ait tout oublié», résume Paul F. Brown, historien spécialiste de l’esclavage des Noirs au Canada français et membre du comité historique de Saint-Armand. Si la résistance de la population s’est peu à peu estompée, celle des propriétaires demeure vive. Pour l’instant, la famille Benoît, propriétaire du terrain depuis une cinquantaine d’années, refuse de permettre l’accès au site du Nigger Rock et rien ne peut l’y forcer. L’accès au site serait d’autant plus précieux qu’il représente une source inédite de documentation sur le mode de vie des esclaves agricoles. «Les pionniers loyalistes qui sont venus ici sont arrivés dans les années 1790, 40 ans avant l’abolition de l’esclavage, et ils ont utilisé ces esclaves pour défricher. C’était des esclaves agricoles, ce qui est très rare. Il devient donc tout à fait intéressant de documenter le patrimoine, parce qu’on a peu d’informations en Amérique du Nord sur la façon dont ces esclaves-là vivaient.», souligne Dominique Soulié. Outre le cimetière lui-même, des vestiges industriels, des fours à potasse par exemple, pourraient faire l’objet de fouilles. «On a peut-être eu tendance à atténuer le phénomène ou l’institution de l’esclavage chez nous en disant que c’était un esclavage paternaliste. En anglais, on dirait : “It was a mild slavery”, donc un esclavage doux, beaucoup moins dur que dans le sud des États-Unis. Personnellement, je ne souscris pas à ce point de vue. Le cas des esclaves noirs qui vivaient sur la propriété de la famille Luke est peut-être une preuve éloquente que l’esclavage ici a pu consister en des travaux particulièrement ardus et difficiles à réaliser. Produire de la potasse, ce n’était pas une sinécure», nous dit Roland Viau, anthropologue et ethnohistorien. Investi lui aussi dans cette affaire, il publiera à la fin septembre un livre faisant le point sur les recherches archivistiques effectuées jusqu’ici à propos du Nigger Rock. Selon lui, à partir de maintenant, «pour poursuivre le dossier, une volonté politique affichée du gouvernement du Québec est nécessaire et ça, ça reste à venir.» La volonté politique est en effet timide. En février dernier, dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, le gouvernement péquiste a offert à la municipalité une plaque commémorative reconnaissant le caractère historique du site du Nigger Rock. Mille dollars ont aussi été attribués par le Ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration pour des recherches d’archives. Une reconnaissance symbolique, survenue en période pré-électorale, à laquelle le gouvernement Charest n’a pas donné suite. En février, le comité historique la voyait cependant comme une première étape. «Il y a une sorte d’engagement public de la part du gouvernement à l’égard du Nigger Rock. Ils ne peuvent plus maintenant se désintéresser de la chose, ils savent qu’il y a beaucoup de gens qui travaillent à faire connaître ce problème et à faire valoir les droits des Noirs à un cimetière au Nigger Rock», juge Marcel Trudel, historien qui a contribué à informer sur la présence de l’esclavage au Canada français dans les années 1960. Aujourd’hui, le comité est moins optimiste. Pour Hank Avery, la résistance est énorme du côté des gouvernements fédéral et provincial. Depuis des années, il tente de leur arracher des subventions; il n’est pas dupe devant cette mince victoire. Malgré plusieurs visites de la ministre du Patrimoine canadien, Sheila Copps, le gouvernement fédéral limite son engagement à un enthousiasme pour le projet, au grand désespoir de Dominique Soulié. Les recherches archivistiques demandent des fonds d’autant plus importants que les documents sont dispersés.«Les documents abondent, mais beaucoup ont été rapatriés soit en France, soit à Liverpool», explique Paul F. Brown. Quant aux archives privées, elles ont suivi les descendants des premiers pro-priétaires, bien souvent sur le chemin d’autres provinces canadiennes ou des États-Unis. C’est pourtant là qu’il faut chercher. «C’est là qu’on a le plus de chances de faire des découvertes» croit Marcel Trudel. En effet, l’esclavage au 19e siècle prend un aspect officieux au Canada français: abolie sur tout le territoire canadien en 1833, la traite d’esclaves s’y poursuit au moins jusqu’en 1848, date de l’abolition de l’esclavage en France. Les «échanges» effectués durant cette période n’étant pas recensés devant notaire, les documents privés revêtent une importance capitale. Mais avec mille dollars, on ne pourra remuer ni les archives ni la terre de Saint-Armand.
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