MONARCHIE ABSOLUMENT DÉMOCRATIQUE?
Élections municipales en Arabie saoudite
Caroline ROY

Manifestation en plein cœur de Ryad, capitale de l’Arabie saoudite. Conférence de trois jours sur les droits de l’homme. Pétitions circulant dans la population. Annonce d’élections. L’Arabie saoudite se tourne-t-elle vers la démocratie ? Analyse d’un pays sous pression...

Le 13 octobre dernier, le cabinet de la famille royale d’Arabie saoudite a annoncé la tenue d’élections pour la fin de l’année 2004 afin d’élire la moitié des membres des 14 conseils municipaux du royaume. Faisant suite à cette annonce, Al-Hayat – un quotidien arabe édité à Londres – rapportait que l’Arabie saoudite envisageait aussi d’organiser des élections législatives dans trois ans pour sélectionner un tiers des membres du Majlis Al-Choura, le conseil consultatif du royaume. Citant des sources saoudiennes non identifiées, ce journal a ajouté que le cabinet royal comptait également organiser dans deux ans un scrutin pour désigner la moitié des membres des conseils régionaux. Proposées dans un régime monarchique absolu qui existe depuis 1926, ces tentatives de démocratisation représentent d’énormes concessions de la part de la famille royale au pouvoir.

Pour Rex Brynen, spécialiste du Moyen-Orient à l’Université McGill, «ces élections municipales limitées ne révèlent guère une volonté de démocratisation dans le royaume. Après tout, l’Arabie saoudite restera encore une monarchie absolue.» Dans un pays où la liberté de presse et d’assemblée sont inexistantes, l’organisation d’une campagne électorale démocratique tient de l’utopie. Selon l’analyste politique Dawoud al-Sheryan, présent en Arabie saoudite, «il y a un an, écrire sur d’éventuelles élections était considéré comme une grande offense.» Alors, pourquoi le pouvoir monarchique saoudien annonce-t-il soudainement de futures élections? Comment la situation politique a-t-elle évolué cette année dans le royaume saoudien?

Pression domestique et américaine

«Il est important de comprendre que la famille royale saoudienne perçoit assez de pression populaire pour permettre la tenue de futures élections», explique M. Brynen. Encouragés par l’appel aux réformes économiques, politiques et sociales du prince héritier Abdallah en janvier dernier, des réformistes ont mis en circulation dans le pays plusieurs pétitions. Entre autres, celles-ci réclament des réformes constitutionnelles et économiques, l’indépendance du pouvoir judiciaire, la liberté d’expression, des élections au conseil consultatif ainsi que la création d’institutions pour la société civile. Fait significatif, pour la première fois, quelques femmes saoudiennes ont même accepté de signer une des pétitions demandant des réformes pour contrer l’émergence d’extrémistes islamiques.

«Si les élections se déroulent bien – du point de vue du régime actuel, cela signifie que des loyalistes seront élus et que les conseils municipaux accompliront bien leur devoir – ce processus électoral pourrait s’étendre à d’autres institutions du régime», affirme M. Brynen. L’Arabie saoudite poursuivrait ainsi des changements déjà entrepris dans certains États du Golfe persique après les attentats du 11 septembre 2001. Plus particulièrement, le Koweït, le Bahreïn et l’Égypte ont engagé diverses réformes politiques et sociales sous la pression des États-Unis. Pour l’administration américaine, les États arabes doivent adopter des politiques démocratiques afin de contrer les mouvements extrémistes sur leur territoire.

«Il est clair que le régime saoudien voit maintenant al-Qaïda et l’opposition radicale islamiste comme une sérieuse menace. Ceci a probablement con-vaincu la famille royale de s’incliner face aux libéraux qui réclament des réformes politiques», explique Rex Brynen. Le royaume saoudien, propageant un islam rigoureux – le wahhabisme – et défendant plusieurs causes musulmanes dans le monde, s’est vu accusé d’encourager l’extrémisme et le terrorisme. Pour la population saoudienne, ces accusations sont devenues réalité lorsque, le 12 mai dernier, des terroristes liés au réseau al-Qaïda ont fait sauter des bombes à Ryad, tuant 25 individus, dont 8 américains.

La peur du terrorisme

Al Ryad et Okaz, les deux principaux quotidiens de l’Arabie saoudite, avancent que «la décision d’organiser des élections a été prise loin de toutes pressions extérieures. Elle représente une application de la loi adoptée en 1975 prévoyant la tenue de telles élections partielles. Cette loi n’avait pas été appliquée et le moment est venu de le faire.» Pourquoi le moment est-il venu? Parce que la peur du développement du terrorisme sur le territoire national, une crainte réelle depuis les attentats de Ryad, a initié un débat public sans précédent parmi la population du pays. Pour la famille royale saoudienne, ces attaques au sein même de la capitale lui ont prouvé qu’elle se trouve désormais en tête de liste des ennemis des groupes terroristes. Puisque les réformistes ont associé le manque de démocratie à la montée des extrémistes islamiques, les dirigeants saoudiens s’efforcent maintenant d’ouvrir la société.

En entrevue avec l’Associated Press, l’économiste et membre du conseil consultatif Ihsan Bu Haliqu explique que «les élus au conseil municipal seront désormais capables de participer au processus décisionnel sur des enjeux qui les concernent dans leur vie quotidienne. Ceci mènera à une meilleure gestion des ressources et des projets dans le royaume, tout en décentralisant les services gou-vernementaux saoudiens.» Bref, il est peu probable que les élections municipales amèneront une vraie démocratie en Arabie saoudite. Pourtant, elles marquent une étape cruciale pour ce royaume caractérisé par le despotisme, la corruption et le contrôle totalitaire de sa population.





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