QUAND LA GAUCHE PREND LA PAROLE
À vos plumes, citoyens!
Martina Djogo

À l’heure où l’on assiste à l’uniformisation de l’information, les médias indépendants s’affirment et tentent de redonner ses lettres de noblesse à la liberté d’expression. Portrait non exhaustif du paysage médiatique alternatif du Québec.

On a tous déjà vu de ces petites publications alternatives chez un ami anarchiste, des gens qui se promenaient avec Le Journal marxiste-léniniste sous le bras ; on a acheté l’Itinéraire pour se donner bonne conscience ou écouté avec curiosité la radio de la communauté haïtienne dans un taxi. Mais on s’est trop souvent arrêté sur leur caractère particulier ou isolé en oubliant le projet social essentiel qui les sous-tend : présenter une alternative à la vision unique, faire place à la diversité de l’information et offrir une tribune aux citoyens.

Média alternatif: c’est quoi ça?

Quant à définir précisément les médias alternatifs, les points de vue divergent : alors qu’on s’entend pour dire qu’ils ne dépendent pas d’un État ni d’une entreprise commerciale, le Réseau des médias alternatifs impose ses propres critères de sélection des membres, soit une prise de décisions démocratique et la diffusion d’informations différentes des médias traditionnels. Le Réseau, un regroupement informel constitué l’hiver dernier, rassemble les médias alternatifs pour faire front commun contre le discours dominant. «À travers le réseautage, l’échange d’informations et de communications, les médias alternatifs peuvent s’entraider et acquérir une meilleure visibilité puisque, au fond, ils mènent un même combat», affirme Magalie Paré, directrice générale de Radio Centre-Ville.

Le Centre des médias alternatifs du Québec (CMAQ) remplit sensiblement la même fonction de regroupement que le Réseau, dont il fait partie. Il s’agit d’un site Internet qui «a été mis sur pied dans la foulée des événements du Sommet des Amériques pour permettre à qui le désire de diffuser articles, photos, émissions de radio ou de télévision. Libres de droits, ceux-ci peuvent être repris et rediffusés dans tous les autres médias.» On y retrouve donc des articles à saveur altermondialiste publiés par des journalistes bénévoles.

Ces bénévoles constituent la vaste majorité des collaborateurs des médias alternatifs. Mais attention! Qui dit bénévole ne dit pas nécessairement amateur. «Sur le site de La Tribu du verbe, créé par Bob L’Aboyeur, l’entarteur québécois, il arrive que, sous les pseudonymes se cachent des journalistes professionnels. Ils profitent de la liberté d’expression qui leur est offerte et à laquelle ils n’ont pas toujours accès dans les médias de masse», explique Catherine Pépin, recherchiste à l’émission Macadam Tribu. Quant à la censure exercée sur de tels sites, elle est quasi nulle; en principe on publie tout, en autant qu’il n’y ait pas de propos racistes ou haineux.

Conjoncture favorable?

Pour assurer leur indépendance, les médias alternatifs ont recours à un financement approprié : la presse écrite compte en grande partie sur le Fonds pour les médias communautaires et les abonnements. Si on assiste en ce moment à une période d’expansion des médias alternatifs, cela est sans doute une conséquence du développement d’Internet, qui ne requiert pas de grands investissements. Selon Marc Raboy, professeur en communications à l’Université de Montréal, «nous sommes maintenant dans une conjoncture intéressante pour les médias alternatifs, grâce à une hausse de la conscientisation politique et des nouvelles technologies comme Internet.»

Alors quel est l’impact réel de ces médias, qui ne peuvent compter que sur un lectorat restreint et des moyens souvent artisanaux? «On ne peut mesurer l’impact d’un média par le nombre de personnes qu’il rejoint, dit M. Raboy. Même limités, les lecteurs des médias alternatifs sont fidèles et attentifs. On peut dire également que ces médias contribuent à la création du sens d’appartenance à une collectivité.» Si petit soit-il, le projet d’offrir une tribune citoyenne et une critique des médias de masse est au cœur de la démocratisation de la société. À nous de nous en servir.

Pour en savoir plus :

Les sites du CMAQ (www.cmaq.net), du Réseau des médias alternatifs (www.reseaumedia.info) et d’Altermédia (www.altermedia.org) offrent un répertoire des médias alternatifs québécois, avec des articles, des mentions d’événements ou même des invitations à aller manifester.

Pour ce qui est de la presse écrite, mentionnons Le Couac (un journal parodique), Le Mouton Noir (journal d’opinion et d’informations publié huit fois par année) et Recto Verso (publié depuis 1951, traitant d’informations générales et de réalités socio-politiques), qui se sont récemment associés pour offrir des abonnements communs à leurs lecteurs.


IL DUCE À MONTRÉAL
La communauté italienne et le fascisme
Estelle PUIG

Au cœur de la Petite Italie, sur une des fresques de l’église Notre-Dame-de-la Défense, le portrait sombre et imposant du dictateur fasciste Benito Mussolini voisine les saints personnages de la Bible. Montréal n’a pas fini de dévoiler ses secrets.

De style roman à croix grecque et revêtu de briques, la petite église Notre-Dame-de-la-Défense reflète toutes les couleurs de l’Italie. Désignée l’an dernier comme lieu historique national du Canada, l’église a été construite pour la communauté italienne de Montréal, au début du siècle dernier. L’intérieur, décoré par l’artiste Guido Nincheri, reflète la tradition de la Renaissance italienne. Mais ce qui retient notre attention avant tout, c’est la présence plus ou moins incongrue de Benito Mussolini sur une des fresques de l’église. On y voit en effet Le Duce, à cheval, entouré de ses généraux et des figures de l’Académie d’Italie, entre autres le sénateur Marconi, lauréat du prix Nobel pour l’invention de la radio.

«On ne peut pas effacer l’histoire», dit Palma Loris. Italien d’origine et conservateur de l’église, il a émigré au Canada il y a 50 ans. L’église Notre-Dame-de-la-Défense est au cœur de sa vie. Il en connaît les moindres recoins et conte son histoire avec passion. «La fresque du sanctuaire de l’église évoque les accords du Latran», raconte-t-il. Signés le 11 février 1929 par le Saint-Siège et l’État italien avec à sa tête Benito Mussolini, ces accords octroient certains privilèges à l’Église, dont notamment la pleine souveraineté du pape sur l’État de la Cité du Vatican. Mussolini a multiplié les gestes d’apaisement à l’égard de la hiérarchie catholique. «Les Italiens de Montréal qui avaient des tendances fascistes ont voulu remercier Mussolini pour ce geste important. Ils ont donc demandé au peintre que celui-ci soit au cœur de la fresque», dit Palma Loris.

La fresque symbolise donc une authentique reconnaissance de la part de la communauté italienne de Montréal pour Mussolini. «J’ai grandi avec le fascisme », dit Palma Loris.» À l’époque, le contexte était différent. Pour nous, les jeunes, Mussolini était respecté. C’était un des premiers hommes qui pensait vraiment à la famille. Il a instauré de nombreuses mesures sociales qui existent toujours aujourd’hui.» Selon Paul Létourneau, professeur d’histoire à l’Université de Montréal, «l’Église tient à cette murale. Il y a un peu la nostalgie d’une Italie qui était plus importante dans le monde. On peut être contre le fascisme mais apprécier ce portrait de Mussolini qui a eu un geste très symbolique à l’égard du Saint-Siège »,

À travers la fresque, on y retrouve de nombreux détails historiques qui symbolisent les amitiés canado-italiennes des années 1930. Par exemple, sur la murale, Le Duce est à cheval. Pour la petite histoire, cette monture est un don d’un Canadien à Mussolini. Reconnaissant, le dictateur la chevaucha lorsqu’il fit son entrée triomphale au Caire.

«Lorsque le régime est tombé, l’artiste a payé un peu cher son œuvre, car, soupçonné à tort d’être fasciste, il fut envoyé en prison», ajoute Palma Loris. Guido Nincheri, l’auteur de la fresque, est surtout célèbre comme maître-verrier. L’homme, né à Prato en Toscane, a fait ses études aux Beaux-Arts de Florence. Il émigre au Canada en 1915 et croise la route des frères Marius et Oscar Dufresne, les notables de Maisonneuve et véritables mécènes. En 1927, on lui demande de décorer l’église Notre-Dame-de-la-Défense. «Au départ, Nincheri n’avait pas prévu d’inclure Mussolini à la fresque. Il a finalement cédé aux pressions des commanditaires», conclut Palma Loris.

Pourquoi le portrait de Mussolini n’a-t-il pas été effacé à la suite de la chute du fascisme comme tant d’autre? «En Italie, les partis qui ont été libérés du joug fasciste vont immédiatement détruire tous les portraits de Mussolini. Au Canada, le contexte était différent. Je pense qu’ici il y a une tradition de tolérance. C’est une décision qui revenait à la communauté italienne car c’était leur fierté qui était en jeu», dit Paul Létourneau. La réponse de Palma Loris est, quant à elle, animée et explosive : «Si on va à l’église de Rosemont, on y trouve Attila, celui qui a été surnommé le fléau de Dieu. Il était contre la religion catholique, mais on l’a tout de même représenté à l’intérieur de l’église. Mussolini est là! Et il va rester là !»





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