SI JEUNESSE SAVAIT
Chronique BD
Annik CHAINEY

Hiroshi Nakahara a 48 ans. Marié et père de deux filles, il vit à Tokyo où il travaille comme architecte. Il a tout pour être heureux. Pourtant, il ne l’est pas. En fait, Hiroshi Nakahara est un lâche, un ivrogne et un coureur de jupons. Mais il ne le sait pas encore ou, du moins, il s’efforce de l’ignorer. Il traverse l’existence sans s’en rendre compte, fuyant la réalité en s’abîmant dans des plaisirs faciles et vains.

Un train pris par mégarde au retour d’un voyage d’affaires impose à Hiroshi des retrouvailles inattendues avec son village natal. Submergé par les souvenirs et la nostalgie d’une adolescence marquée par le départ inexpliqué de son père, l’homme se rend sur la tombe de sa mère pour se recueillir. Et là, l’inimaginable se produit. Projeté dans le passé, Hiroshi va revivre l’année de ses 14 ans. Celle où son père les a abandonnés, sa mère, sa sœur et lui. Celle où tout a commencé.

Récit poétique d’un homme en quête de lui-même, Quartier lointain du bédéiste japonais Jirô Taniguchi met en scène avec finesse un fantasme bien humain : celui de la deuxième chance. Qui n’aimerait pas en effet pouvoir vivre à nouveau sa jeunesse avec cette fois l’expérience et la sagesse de l’âge? Il faut louer ici l’habileté de Taniguchi qui parvient à raconter l’histoire d’un quadragénaire porté sur le whisky et les jolies femmes emprisonnées dans le corps du garçon de 14 ans qu’il a été sans tomber dans les clichés habituels. S’il se permet quelques épisodes plus cocasses où l’on peut voir le jeune Hiroshi s’enivrer, fumer et draguer comme s’il était toujours un adulte, l’auteur ne donne jamais dans l’exagération ou la caricature.

Au-delà du côté amusant de la chose, l’intérêt de ce retour en arrière est la tentative obstinée et désespérée du héros pour faire la lumière sur la mystérieuse disparition de son paternel, disparition qui semble être au cœur de son malaise existentiel. C’est en cherchant à comprendre les motivations de cet abandon que Hiroshi réalisera que son père n’est peut-être pas le seul à fuir et à rêver d’une vie qui, à défaut d’être meilleure, serait bien à lui, choisie et non subie.

Sobres et délicates, loin des excès graphiques que l’on peut rencontrer dans les mangas, les illustrations de Taniguchi reflètent le caractère intime et introspectif de la narration. Images et textes s’unissent pour donner un récit à la fois rafraîchissant et touchant. Et une véritable leçon de vie.

Quartier lointain tomes 1 et 2, Jirô Taniguchi
Casterman, coll. Écritures, 2003.



CASINO BANCALE
L'oeuvre au noir
Mikaëlle MONFORT

Si John Dortmunder n’avait pas vu ces 1000 $ de bénéfice lui échapper alors qu’il procédait au cambriolage de routine d’un banal Speedshop du fin fond du New Jersey, tout cela ne serait sans doute pas arrivé. Mais voilà, comme le souligne Donald Westlake dans la phrase liminaire de Mauvaises nouvelles : John Dortmunder est un homme sur qui le soleil ne brille que lorsqu’il souhaiterait rester dans l’ombre…

C’est donc pour récupérer ces 1000 dollars de manque à gagner que Dortmunder va accepter ce qui lui répugne le plus : un travail manuel. Certes, pour être manuelle, la tâche n’en n’est pas moins interlope. Il s’agit d’ouvrir la tombe de Joseph Redcorn, indien Pottaknobbee décédé des suites de sa chute de l’Empire State Building en construction, pour l’en déloger et le remplacer par un intrus approprié. Mais approprié à quoi au juste? À l’arnaque que les sournois employeurs de Dortmunder préparent et qui a pour finalité l’appropriation d’un tiers des faramineux profits d’un casino indien.

Les tribulations de Dortmunder et de ses associés —plus ou moins consentants — découlant de la délicate manipulation de cercueils sont franchement désopilantes. Bientôt, c’est toute une galerie de personnages qui va participer à l’étrange jeu de bonneteau organisé avec les vieux cercueils d’Indiens morts jeunes… et compliquer encore la situation!

Au désespoir de Dortmunder, indécrottable new-yorkais, l’action du roman se déplace alors à Silver Chasm aux environs du casino indien sur une réserve localisée entre New York et la frontière canadienne. Entrent ainsi en scène les deux gérants autochtones et véreux du casino, une avocate rurale bien moins sotte qu’il n’y paraît, un juge désabusé et bien sûr Petite Plume, véritable indienne et ex-show girl de Vegas mais fausse Pottaknobbee promue au rang d’héritière putative du pactole.

Sur tout ce petit monde, Donald Westlake, qui aime les oxymorons, pose un regard tendrement féroce. Les passages se déroulant dans le tribunal de Silver Chasm et mettant en scène le juge Higbee sont particulièrement réjouissants. Extrêmement réussies également ceux où interviennent les épouses du gentleman-cambrioleur-loser et de ses acolytes. Le déjeuner de Thanksgiving est à cet égard particulièrement savoureux. Un peu comme dans les Sopranos ou dans les films de Scorcese, on découvre ici la vie privée des truands, mais sans malaise, car les personnages de Westlake sont loin d’être obtus et ne sont que potentiellement violents.

Malheureusement, lorsque l’action s’éloigne à nouveau de la réserve de Silver Chasm, le rythme du roman en pâtit. Il semble alors que Donald Westlake est impatient d’en finir et qu’il trousse un peu hâtivement un épilogue simple pour une intrigue complexe. C’est probablement la seule critique à adresser à ce roman totalement jubilatoire sur 220 de ses 280 pages. Et ce, d’autant plus que la traduction proposée par Jean Esch est à ce point remarquable qu’il semble que le roman a originellement été écrit en français et non en américain.

Mauvaises nouvelles, Donald Westlake,
Éditions Payot et Rivages, coll. Rivages / Thriller



Chronique CD
Jean-François RIOUX

STONE COUNTY PLAYERS
EXTRA LOVIN’
(Audiogram et Sélect)

Extra Lovin’ est le premier album du réalisateur Carl Bastien, connu pour son travail avec Daniel Bélanger, Dumas, Freeworm, Ariane Moffatt, Marc Déry et Kid Koala. Après avoir fait beaucoup de chemin derrière les artistes, il a enfin la chance d’être à l’avant plan. Cependant, Carl Bastien a choisi de s’exprimer en anglais, l’une de ses langues maternelles, puisqu’il a grandi en Outaouais. Son accent de québécois chantant en anglais m’a déplu à quelques reprises, mais cela ne devrait pourtant pas trop vous gêner sur les belles mélodies de Extra Lovin’. Musicalement, il y a de très beaux morceaux ou passages. Par contre, les paroles peuvent être un peu «quétaines», ce qui peut faire décrocher de la face plus mélancolique et de ses belles lignes de slide-guitar. Musicalement Extra Lovin’ (quel titre évocateur et songé, original et plein de bon sens, sûrement influencé d’un ancien proverbe chinois!) tourbillonne entre un folk-rock et une pop parfois commerciale, parfois un peu «space». La production est bien entendue parfaite. Certains morceaux sont lassants, et cela même si les refrains continuent à tourner dans votre tête (Let the Sunshine in). Sur quelques passages, on croit entendre Pink Floyd, Echo & The Bunnymen, Too Many Cooks ou Eels, mais pourtant le morceau suivant réveille et rappelle que ce n’est que Stone County Players. Un disque qui ne brise rien, qui ne réinvente rien, malgré de très bons musiciens et quelques bonnes compositions.

THE RAPTURE
ECHOES
(Universal et DFA)

Echoes, un des albums les plus ingénieux, originaux et intelligents à voir le jour cette année et peut-être même depuis plusieurs années. The Rapture roule sa bosse depuis déjà quelques temps, faisant paraître des mini-albums post-punk par-ci par-là, se faisant remarquer dernièrement par le géant de l’industrie musical Universal. Le premier album officiel du groupe est loin de ressembler à leur enregistrement précédent. Sur Echoes, le groupe se permet d’utiliser beaucoup plus l’électronique, toujours cependant dans une mentalité post-punk des années 1970 et 1980, mise au goût du jour. L’album débute en force avec Olio, un morceau de piano accompagné de clavier et d’un rythme de batterie électronique vieillot qui donne un charme fou à la musique. La voix du chanteur rappelle celle de Robert Smith de The Cure dans leur début. Les influences les plus évidentes du groupe viennent des scènes de Manchester en Angleterre et de New York, que ce soit pour son côté new wave ou punk. Bien entendu, on y entend un vaste mélange d’influences autant issues de New Order et PIL que de Flaming Lips. I need your love commence pratiquement comme si c’était un morceau dance, avec son rythme de grosse caisse et ses notes de claviers qui vous plongeraient au cœur du Fuzzy de Laval. Les compositions sont répétitives, mais d’une originalité exemplaire, les mélodies sont aussi belles les unes que les autres, que ce soit dans les moments les plus doux ou les plus bruyants. Echoes est moins bruyant et criard que leurs précédents enregistrements. D’ailleurs, je ne conseillerais pas leurs premiers mini-albums, mais celui-ci, quelle perle!





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