IRRÉDUCTIBLES MADELINOTS
Jean-François Gaudet et Hugues Poirier
Propos recueillis par Annik CHAINEY

Nous sommes en 2003 après Jésus Christ. Tout le milieu de la bande dessinée québécoise souffre d’un manque de reconnaissance et de popularité auprès du grand public. Tout? Non! Deux bédéistes madelinots résistent encore et toujours, réussissant à vendre quelques 5000 exemplaires de leur premier album, et ce, en trois mois seulement. La vie ne doit pas être facile pour les nombreux éditeurs qui leur ont dit non et qui vont peut-être s’en mordre les doigts… Si le sympatique pêcheur Néciphore est encore pratiquement inconnu sur le continent, il est une véritable vedette aux Iles-de-la-Madeleine, terre natale de ses deux créateurs, Jean-François Gaudet et Hugues Poirier. Mariant amour des Iles et bande dessinée, les deux gaillards ont concocté un album de souvenirs qui a fait le régal des Madelinots et des touristes l’été dernier. Feu de paille ou débuts prometteurs? Le Quartier Libre les a rencontrés.

Quartier Libre : Comment vous est venue l’idée de faire une bande dessinée sur les Iles-de-la-Madeleine ?

Jean-François Gaudet : Ce projet-là part d’un défi que nous nous sommes lancé. Rien ne nous prédestinait à faire de la bande dessinée. Hugues est architecte et moi, je travaille en publicité. C’est aussi parce que l’on trippe sur notre région et qu’on avait envie de la faire connaître aux autres.

QL : Vous n’aviez jamais fait de la bande dessinée auparavant ?

JFG : Jamais. J’avais un peu touché à l’impression parce que j’ai fait du graphisme, mais c’est tout. On a appris sur le tas. Une bd, c’est vraiment du travail à créer.

Hugues Poirier : On a même dû apprendre les rudiments du métier d’imprimeur. Le choix des couleurs a été particulièrement difficile. Comme les dessins étaient coloriés à l’ordinateur, il fallait trouver des couleurs compatibles avec celles utilisées lors de l’impression pour ne pas avoir de mauvaises surprises. Ça nous a pris deux mois juste pour trouver le rouge de la maison de Néciphore que l’on voit dans la première case…

QL : Le processus de création n’a donc pas été de tout repos.

HP : Et c’est sans compter le fait que, jusqu’à la fin, on ne savait pas si on allait trouver le financement et donc combien il faudrait investir de notre poche.

QL : Vous avez quand même trouvé une solution en sollicitant des commanditaires.

JFG : On n’a pas eu le choix de trouver des commanditaires et de publier à compte d’auteur parce que tous les éditeurs que nous avons approchés nous ont fermé la porte au nez. On nous disait que nous allions nous casser la gueule et que le meilleur conseil qu’ils pouvaient nous donner était de ne pas faire de la bd au Québec. Venant de la part de quelqu’un qui ne connaît rien du milieu, on se serait dit «So what ?», mais là, ça venait de gens bien au fait du monde de la bd et de l’édition québécoises. En plus, c’était généralisé.

QL : Pourtant, les aventures de Néciphore ont fracassé des records de vente lors de leur parution. Est-ce que vous vous attendiez à un tel succès ?

JFG : Non. On a été très surpris. Pour la première impression, nous avions fait imprimer 2300 exemplaires, même si tout le monde nous disait que ça allait marcher, qu’il fallait en faire imprimer plus. Finalement, nous en avons vendu 2000 en 10 jours et nous avons dû en faire réimprimer en catastrophe. Moi, au départ, je croyais qu’on en aurait assez pour 10 ans avec les 2300 exemplaires…

QL : Est-ce que vous avez fait un lancement ?

HP : On l’a fait dans un petit bar aux Iles-de-la-Madeleine le 3 juillet. On a trouvé la salle à la dernière minute. C’est un bar qui peut accueillir 150 personnes, mais le soir du lancement, il y en a eu 300 qui se sont présentées. Les gens faisaient la file dehors pour entrer.

JFG : On avait planifié de faire un 5 à 7, bien tranquille. On se disait qu’on allait boire de la bière et signer quelques albums. Finalement, on n’a pas arrêté de la soirée. On a fait des dédicaces de 5 à 9. Les livres sortaient à pleines caisses. C’était hallucinant. On a vendu environ 325 albums en 4 heures. À un moment donné, j’ai dit à Hugues «Cou donc, on rêves-tu?».

QL : Votre bande dessinée était donc très attendue.

JFG : Le bouche à oreille fonctionne très bien aux Iles. Les gens savaient que nous faisions une bande dessinée et ils l’attendaient. Il y en a même qui m’ont appelé au mois de mai pour savoir quand l’album allait sortir. Tout ça a créé un engouement et quand le livre est arrivé, la demande était déjà là.

QL : Quand on regarde votre album, d’un point de vue strictement graphique, on pense immédiatement à Astérix. Quelles sont vos influences en bande dessinée ?

JFG : Astérix, c’est ma bande dessinée préférée et de loin.

HP : Je ne peux pas dire que je suis un fan invétéré de bd. J’ai lu les Astérix et les Tintin, mais je ne suis pas un mordu qui lit tout ce qui sort dans le domaine.

JFG : C’est plate, mais j’ai de la misère à me considérer comme un bédéiste.

HG : Moi aussi, c’est pareil. Je fais ça parce que j’aime ça et aussi parce que ça marche. Sinon, je ne perdrais pas mon temps avec ça. Je mettrais mon énergie sur ma carrière.

JFG : Si on n’en avait vendu que dix, on mettrait peut-être le projet de côté. Mais là, la réponse des gens est fantastique et c’est très motivant.

QL : Alors, pourquoi avoir choisi la bd comme moyen d’expression ?

JFG : Parce que c’est plus intéressant et plus accessible. C’est aussi parce que ça permet de raconter une histoire tout en montrant des paysages. On ne pouvait pas parler des Iles sans les montrer.

HP : Ce qui est le fun avec la bd, c’est l’humour. On dirait que ça va de soi que ce soit humoristique. Et avec les dessins, ça rend la lecture légère et agréable. Comme ça, on pouvait rejoindre autant les jeunes que les vieux.

QL : Est-ce qu’il va y avoir une suite aux aventures de Néciphore ?

JFG : C’est sûr que ce serait facile. C’est pratiquement sûr qu’on en vendrait encore 5000 sans trop d’efforts. En fait, on va probablement en faire une, mais pas dans l’immédiat. Avant, on préfère continuer notre projet qui est de faire une bd pour chaque région du Québec et, éventuellement, un dessin animé d’une demi-heure pour chacune d’entre elles.

QL : Et quelle est la prochaine région sur votre liste ?

JFG : On travaille actuellement sur un deuxième album qui a pour thème le Saguenay Lac St-Jean. On a déjà contacté des intervenants de la région qui sont complètement emballés par notre projet et qui nous ont accueillis à bras ouverts.

QL : Est-ce que vous allez conserver la même formule ?

JFG : Ça nous fait peur de changer une formule qui marche. On va donc reprendre le concept des histoires courtes qui se déroulent sur une année complète. On va parler des choses du quotidien, des choses qui sont près des gens. Un peu comme La Petite Vie. On va également conserver le volet culinaire et le glossaire des expressions, comme dans le premier album. C’est important de perpétuer ces traditions-là.

HP : On souhaite créer une collection où tous les albums auront la même présentation graphique. Pour ce qui est du personnage, c’est sûr qu’on ne peut pas reprendre Néciphore parce qu’il est indissociable des Iles. On pensait plutôt lui donner un cousin qui serait né au Saguenay. En fait, il pourrait avoir un cousin dans chaque région du Québec. Cela permettrait de faire le lien entre les albums.

QL : Pour les Iles-de-la-Madeleine, c’était relativement facile puisque vous les connaissez par cœur. Vous n’avez pas peur de vous attaquer à une région qui vous est étrangère ?

JFG : Tout le monde nous dit ça et nous en sommes parfaitement conscients. Mais je trouve que c’est un beau défi. Je pense que notre idée est bonne et que ça vaut la peine d’aller jusqu’au bout.

HP : Pour faire ça, faut que tu y crois. C’est le seul moyen de réussir.


Les aventures de Néciphore sont disponibles à Montréal aux deux endroits suivants:

F-52
4826 Saint-Denis,
Montréal. Tél : 514-286-0352

et Aux délices madelinots
7193A boul. Newman, Lasalle.
Tél : 514-363-8555




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