À FOND SUR L'AUTOCRATIE
Vladimir Poutine et les oligarques
Joan Roch

Le 25 octobre dernier, le président russe Vladimir Poutine ordonnait l’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski, le patron d’une des plus grandes compagnies pétrolières du pays, Ioukos. Inculpé d’escroquerie et d’évasion fiscale, l’homme le plus riche de Russie a eu le tort de s’opposer politiquement au maître du Kremlin. Cette arrestation spectaculaire ne représenterait cependant qu’une étape sur le chemin de l’autocratie en Russie.

AAncien directeur du KGB de l’ex-URSS, l’ascension de Vladimir Poutine dans la politique russe s’accélère en juillet 1999, lorsque le président Boris Eltsine le nomme premier ministre. Cette nomination est déjà le résultat d’un jeu d’influence se jouant entre les oligarques et les hommes politiques issus de l’ancien appareil communiste. Poutine est alors préféré à Primakov, ce dernier voulant nationaliser les industries détenues par les oligarques.

Les oligarques sont les nouveaux riches de Russie, des hommes d’affaire ayant fait fortune en quelques années grâce à l’achat des anciennes industries d’État, telles que les exploitations pétrolières, et vendues à des prix dérisoires par le gouvernement de Boris Eltsine dans les années 1990. Ces premiers capitalistes bénéficiaient également de la bienveillance du pouvoir, celui-ci fermant les yeux sur les fraudes fiscales, les intimidations et même les assassinats.

Premier ministre

Les financiers ont donc soutenu Poutine et l’ont porté au poste de premier ministre. Michel Roche, chercheur au département de science politique de l’UQAM, explique alors la suite des évènements. «Quelques jours après sa nomination au poste de premier ministre, des attentats ont secoué Moscou. Aussitôt attribués aux indépendantistes tchétchènes, ces attentats ont probablement été orchestrés par les anciens du KGB, sur l’ordre de Poutine. Ces explosions ont en fait servi de prétexte pour attaquer la Tchétchénie et écraser la rébellion.»

Le succès de la campagne militaire en Tchétchénie apporte à Poutine le soutien populaire. Malgré la cruauté des troupes russes dans cette ancienne république de l’Union soviétique, l’opinion publique approuve ces actions. Comme en témoigne M. Roche, les Russes, soumis à un système politique totalitaire depuis plusieurs décennies, n’ont pas la même sensibilité que les populations occidentales. «J’étais en Russie pendant le deuxième tour de l’élection présidentielle française. À ce moment, le chef de l’extrême droite Jean-Marie Le Pen avait choqué l’Europe en récoltant plus de 20% des suffrages. Cependant, les Russes ne voyaient rien de mauvais en Le Pen.»

Nouvel ordre politique

Apprécié de la population, soutenu par les oligarques et désigné par Eltsine comme son successeur, Vladimir Poutine est élu président de la Fédération de Russie en mars 2000. Il commence alors a établir de nouvelles règles du jeu avec les oligarques, qui sont les seuls à pouvoir rivaliser avec son pouvoir grâce à leurs fortunes colossales. «La sphère de l’économie est laissée à l’oligarchie. La sphère politique est laissée à Vladimir Poutine. En échange de cette division claire, Poutine s’engage à ne pas revenir sur le passé trouble des hommes d’affaires», explique M.Roche.

Marc Laurendeau, journaliste à la radio de Radio-Canada et professeur au département de journalisme de l’Université de Montréal, détaille les principaux aspects de la prise de contrôle du système par Poutine. «Vladimir Poutine est issu du KGB et s’entoure de personnes proches de sa culture, principalement des anciens responsables du système provenant de Saint-Pétersbourg. Il installe ceux-ci aux postes importants, comme par exemple les principaux organes de presse, ou encore au niveau politique, en remplaçant progressivement les anciens proches de Boris Eltsine, devenus trop critiques vis-à-vis de sa politique. Il a également modifié le fonctionnement de l’État pour concentrer un maximum de pouvoir entre ses mains.»

Une cible de choix

La justice n’est pas non plus indépendante, mais au contraire «inféodée au pouvoir», comme l’indique M. Laurendeau. Les poursuites sont choisies en fonction des intérêts politiques. L’arrestation de Khodorkovski, qui n’est pas le premier oligarque à être poursuivi par la justice, s’inscrit directement dans cette logique. Le milliardaire est une cible de choix. Il finance deux partis politiques opposés à Poutine et envisageait de se lancer lui-même en politique. De plus, il était détesté par une partie de l’oligarchie. «Il disait avoir réussi à faire en 10 ans ce que les barons du crime américains avaient mis 30 ans à faire, c’est-à-dire accumuler des richesses de manière douteuse puis devenir un citoyen respectable», raconte M. Roche. Enfin, les Russes, encore très pauvres, sont notoirement hostiles à ces nouveaux riches.

Poutine, décrit comme étant un «froid calculateur, moins impulsif qu’Eltsine» par M. Laurendeau, sait alors que l’arrestation de Khodorkovski lui sera bénéfique, surtout à l’approche des élections législatives de décembre. Cependant, l’incarcération du patron de Ioukos et la saisie d’une partie de sa fortune provoque une réaction importante dans les pays occidentaux, inquiets pour leurs investissements. M. Roche explique qu’en fait «Poutine va dans le sens de l’oligarchie, tapant sur un oligarque pour sauver le système. Si les riches payent maintenant des impôts, le taux d’imposition est unique à 13%. De plus, le ministère de l’Environnement a été remplacé par le ministère des Ressource naturelles, contrôlé en fait par les compagnies pétrolières.»

Autocratie russe

M. Laurendeau confirme également que Poutine «applique une dictature du droit». En luttant contre la corruption et le désordre, il instaure un climat d’affaires plus sécuritaire. Le dirigeant russe «est relativement jeune et moderne en matière de politique extérieure, montrant un côté plus civilisé».

Poutine contrôle les médias électroniques, tient les oligarques en respect grâce à l’appareil judiciaire, s’assure le soutien de sa population, courtise avec succès les investisseurs étrangers et centralise le pouvoir exécutif. «Il peut être apparenté au dictateur chilien Pinochet, à la différence que, mis à part la Tchétchénie, il a mis en place un régime autoritaire sans éliminer physiquement ses opposants», conclut M. Roche.





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