MAUX DE FOI
Groupes religieux sur le campus
Caroline ROY

Il y a 1500 étudiants musulmans pratiquants à l’UdeM. Lorsque vient le temps de faire la prière en semaine, le compromis trouvé par l’Université est l’usage de cages d’escaliers proches des salles de fournaises. Et le vendredi, c’est pire. L’Association étudiante musulmane, comme les autres liant les écoles affiliées et l’UdeM, est contrainte depuis septembre de payer 75 $ pour réserver un local pour la principale célébration de
la semaine.

«L’Université nous a toujours dit que les dispositions pour la prière du vendredi, c’est un service qu’elle nous rend. À la constatation du coût que ça comporte depuis septembre [celui de la salle de la prière du vendredi], c’est un fardeau de plus qui s’ajoute à nos préparations. Car en plus du manque de locaux en semaine, nous nous devons de trouver un Imam pour la célébration du vendredi».

Ces paroles sont celles de Lotfi Bouamrane, président de l’Association des étudiants musulmans de l’Université de Montréal et des écoles affiliées. La fin du protocole d’entente entre les écoles affiliées et l’UdeM a affecté grandement la marche normale des pratiques religieuses de l’association. «On n’aurait pas eu ce problème-là à Concordia ou à McGill. McGill possède sa propre salle de célébration. Concordia, par surcroît, possède un local d’association et trois salles de prières. Depuis la fin du protocole d’entente entre HEC, Polytechnique et l’UdeM, sur la location de la salle du Pavillon J-A de Sève, les agents de sécurité sont clairs : si des étudiants de Polytechnique et des HEC s’y trouvent, une patrouille pourrait être envoyée pour vérifier leurs pièces d’identité.»

L’AEP catégorique

Le manque d’espace est la réponse invoquée par l’AEP qui refuse toujours cette année de leur prêter un local de prière. Durant le dernier ramadan, une centaine de pratiquants musulmans ont réussi à s’entasser dans l’escalier lors d’une célébration particulière.

Interrogé à ce sujet, Pierre Laurent, président de l’Association des étudiants à la Polytechnique, explique que l’octroi de locaux s’effectue selon des critères précis. D’abord, seul un comité de l’AEP peut en faire la demande. Pour être reconnu comme un comité par l’AEP, le groupe d’étudiants doit être ouvert à tous et tenir des élections où chacun – sans discrimination à l’égard de sa nationalité, religion, sexe, etc. – peut se présenter. M. Laurent explique que «l’association refuse de reconnaître le groupe d’étudiants musulmans en tant que comité, car il ne répond pas à un besoin de la communauté étudiante de la Polytechnique. Les étudiants viennent avant tout à la Polytechnique pour étudier en génie, non pas pour pratiquer une religion.» De plus, il annonce que le nouvel édifice de la Polytechnique ne changera rien à la situation actuelle : «tous les locaux de ce bâtiment sont déjà réservés à d’autres fins.»

Pour M. Laurent, l’AEP adopte la politique laïque et officielle de l’Université de Montréal. C’est-à-dire qu’aucune religion n’est privilégiée au détriment des autres. «Si les juifs ou les catholiques demandaient un local à la Polytechnique, on refuserait aussi», affirme-t-il. Si l’Association des étudiants musulmans peut placer ses affiches sur l’ensemble du campus de l’UdeM, elles demeurent interdites à la Polytechnique. Selon M. Laurent, les affiches se révèlent trop propagandistes pour obtenir une place sur les babillards de la Polytechnique. Contrainte institutionnelle? «Les trois entités du campus (l’École des hautes études commerciales, l’École polytechnique et l’UdeM) possèdent leur propre charte et sont toutes laïques», explique Bernard Motulsky, directeur des communications à l’UdeM. Jonathan Harvey, secrétaire général de la FAÉCUM, rappelle que le manque de locaux est une réalité répandue sur l’ensemble du campus. «Plusieurs associations d’étudiants se voient refuser un accès à un local par manque d’espace, tout simplement.» D’ailleurs, aucun groupe religieux ne possède un local sur le campus.

Et les autres religions?

Pourtant, à deux pas de l’Université, le Centre Benoît-Lacroix offre des sessions de pastorale pour les pratiquants catholiques. Les étudiants juifs peuvent également se rencontrer entre eux au centre Hillel Montréal, sur la rue Gatineau, quoiqu’il s’agisse du maillon d’une chaine de 500 maison dont le financement ne dépend pas de l’université. Pour leur part, les bouddhistes, qui pratiquent leur religion sur une base plus individuelle, ne réclament aucun espace en particulier.

Recommandation du MEQ

En 2001, face à la diversité religieuse présente dans les écoles québécoises, le comité des affaires religieuses du ministère de l’Éducation a publié un document intitulé Rites et symboles religieux à l’école. Défis éducatifs de la diversité. Le comité des affaires religieuses recommande aux écoles de tenter certains accommodements pour éviter toute forme de discrimination fondée sur la religion. Ce qui signifie «qu’une institution doit prendre des mesures en faveur de certaines personnes présentant des besoins spécifiques, afin d’éviter que des règles en apparence neutres aient pour effet de compromettre l’exercice d’un droit en toute égalité.» Énumérant des exemples d’accommodement, le comité écrit qu’il «peut s’agir de rendre disponible un local pour la prière.»

Selon Lorraine Leduc, coordonnatrice au Secrétariat des affaires religieuses au MEQ, «les universités sont au courant des recommandations de ce document, qui demeure une référence dans les départements de théologie par exemple.»



Alexandre BENOIT

L’Association des étudiants musulmans de l’UdeM et des écoles affiliées craint d’exacerber les tensions avec l’administration des trois entités du campus. Les deux parties devant composer avec un espace restreint, l’Université de Montréal laisse, pourtant, une bonne visibilité au Centre Benoit-Lacroix, offrant...des cours de préparation au mariage religieux.

«Pour l’instant, on n’envisage aucune poursuite contre l’UdeM. On veut que le problème reste à l’interne. La principale crainte que nous ayons, à court terme, concernant le recours à de tels moyens, est que cela vienne jeter de l’huile sur un feu déjà ardent. Mais à moyen et long terme, si l’Université ou les écoles ne bougent pas, des solutions plus musclées ne sont pas exclues».

Le feu déjà ardent décrit par le président de l’Association des étudiants musulmans de l’UdeM et des écoles affiliées, Lotfi Bouamrane, c’est la poursuite intentée par cent étudiants de l’École de technologie supérieure. Le groupe étudiant de l’ETS, par un ultime recours juridique, cherchait à trouver une solution au manque criant de locaux destinés à la prière et à une attitude discriminatoire de l’administration à leur endroit. Rendue publique et prise en main par le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR) le 8 avril dernier, la cause risque de coûter cher à la direction de l’ETS : un million $, soit 10 000 $ par personne.

«Dans le cas de l’ETS, il a fallu prouver qu’il y a une politique formelle en application. À cette fin, il a fallu répondre à trois questions : est-ce qu’il y a une politique claire en matière de laïcité?, est-ce que cette politique contrevient à la Charte canadienne des droits et libertés? et, dans le cadre de son application, est-ce que celle-ci [l’application au quotidien] contrevient à la Charte? Aux trois questions, les réponses ont été trois fois oui, ce qui explique la poursuite que nous avons intentée contre l’établissement ?», explique Fo Niemi, directeur général du CRARR.

Une jurisprudence difficile à appliquer

Selon la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, des dispositifs sont prévus afin que des groupes religieux puissent exercer leur plein droit de pratique au sein d’un établissement scolaire. «L’article 20 de la Charte québécoise des droits de la personne prescrit que les institutions publiques ont une obligation d’accommodement lorsque vient le temps d’offrir des dispositions à des groupes religieux présents sur un campus par exemple», explique Me Pierre Bosset, directeur de la recherche à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse.

Et quelles sont les mesures prévues par la loi, dans le cas d’une institution universitaire désirant faire la promotion d’une organisation religieuse sur son campus? Selon Me Bosset, «la jurisprudence, tant québécoise que canadienne, ne mentionne aucun cas auquel on peut se référer comme juriste, dans une cause où une université peut apposer son logo sur une brochure d’un groupe religieux désirant faire la promotion de certains de ses ateliers».

Un mariage on ne peut plus catholique

L’UdeM offre pourtant de la visibilité à un organisme religieux sur son campus. Dépourvu de sommes budgétaires octroyées par l’Université à la suite d’un référendum tenu par la FAÉCUM, où 60% des étudiants se sont 3prononcés en faveur de la prépondérance d’aucune religion en son sein, le service de pastorale du centre Benoit-Lacroix doit assurer une laïcité à ses étudiants, malgré «un budget provenant à 50 % de l’archevëché de Montréal et de la Maison-mère des Pères dominicains», précise le directeur général du Centre Benoit-Lacroix, Maurice Brousseau..

Une laïcité qui laisse voir un faille non dépourvue d’intérêts. La fin du protocole de financement du Service de pastorale par l’UdeM coïncidait avec le début d’une nouvelle entente entre la Direction des Services aux étudiants (SAÉ), permettant, sur le campus, l’affichage de publicités des activités du Centre. Entre autres activités, la diffusion d’une brochure d’inscription à des cours de préparation au mariage (Demain, mariage), des cours…pas très laïques. Au menu : préparation psychologique au sacrement du mariage selon les textes et enseignements bibliques.

Réponse de Maurice Brousseau : «Ça fait partie du protocole d’entente avec les SAE. Nous sommes considérés comme un service non subventionné de l’Université. Avec une baisse budgétaire avoisinant les 200 000 dollars en 1997, c’était la moindre des choses que la Direction des services aux étudiants nous offre cette visibilité sur le campus. Avec notre support dans le projet Cigogne, entre autres, ça prenait bien une reconnaissance pour nos 25 ans de présence sur le campus.»





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