BELL SAVE THE QUEEN
Chronique BD
Annik CHAINEY

L’histoire a retenu bien peu de choses à propos de Joseph Bell, sinon qu’il fut un brillant docteur et un professeur émérite de l’École de médecine de l’Université d’Édimbourg vers la fin du XIXe siècle, reconnu pour son incroyable capacité de déduction qui lui permettait de livrer un diagnostic précis sur l’état d’un patient par la simple observation. C’est sans doute ce talent pour le moins particulier qui impressionna l’un de ses jeunes étudiants – un certain Arthur Conan Doyle – au point de lui inspirer le personnage du plus célèbre détective de l’histoire de la littérature.

Mais Joseph Bell était-il vraiment cet homme sain d’esprit et de corps, poète à ses heures et athlète accompli, que dépeignent ses quelques rares et brèves biographies? N’avait-il pas au cœur une blessure profonde et douloureuse qui bouscula le cours paisible de son existence et le fit basculer du côté obscur de la force? C’est cette théorie que le bédéiste Joann Sfar s’amuse à défendre, prétendant avoir dépoussiéré quelques vieux dossiers afin de révéler à la postérité la véritable nature de celui qui fut le mentor du père de Sherlock Holmes.

Il ne faut donc pas s’étonner, en ouvrant Promenade des Anglaises, quatrième album de la série, de trouver le professeur Bell alité et en pleine séance d’expérimentation de substances illicites. Car depuis la mort prématurée de sa femme adorée, Bell fréquente assidûment les paradis artificiels, comme il se complait à traquer les monstres, autre moyen de fuir la triste et décevante réalité. De son ancienne vie, il a tout de même conservé son titre de médecin officiel de la reine Victoria et c’est justement cette fonction qui va le tirer de son désœuvrement. La souveraine anglaise, réfugiée sur la Côte d’Azur, le réclame en effet pour soigner la déprime qui l’afflige. Flanqué de son domestique Ossour Hyrsidoux, de son fidèle Daïmon Eliphas, ainsi que de l’inspecteur Mazock et de sa fille Mary, le professeur s’embarque donc pour la France où il ne tarde pas à découvrir l’existence d’un complot visant à détruire la monarchie britannique pour instaurer une république démocratique. Ardent défenseur de la couronne, Bell tente de contrecarrer les plans des ennemis de la reine en s’attaquant à leur chef Adam Worth, criminel notoire et vieille connaissance dont il a plusieurs fois croisé la route. Mais les efforts de Joseph Bell pour se débarrasser de Worth auront des conséquences funestes, annonciatrices d’une guerre à finir entre les deux hommes.

Sfar a le don de créer des récits surprenants où se côtoient faits historiques, grandes idées et éléments purement fantaisistes, servis par une écriture traversée d’élans poétiques et ponctuée d’humour. Cynique et désabusé, Bell n’en est pas moins drôle et touchant, son désespoir lui rendant l’humanité que ses manières brusques et son apparente indifférence tendent à lui enlever. Les dessins de Tanquerelle, à qui Sfar a confié l’illustration de la série depuis le troisième album, collent rigoureusement au style du maître et reproduisent avec justesse l’univers sombre et glauque inauguré lors du tout premier tome.

Le dernier épisode de ses aventures marque toutefois une nouvelle étape dans l’existence de Bell. Plus fébrile et plus ouvert que dans ses péripéties précédentes, le professeur va même jusqu’à succomber aux charmes sulfureux d’une dame, rajoutant la luxure à la liste déjà longue de ses vices. Après tout, peut-être y a-t-il encore de l’espoir pour le veuf éploré…

Promenade des Anglaises
Professeur Bell T. 4
Joann Sfar et Tanquerelle
Delcourt, 2003..




L'ASSASSINAT DU PERE NOËL
L'oeuvre au noir
Serge BERGERON

Quelques jours avant Noël, Prosper Lepicq, avocat à la Cour par profession et détective privé par goût de l’aventure, est mandaté par l’archevêché de Paris pour se rendre à Mortefont, grosse bourgade du département de Meurthe-et-Moselle. Il devra surveiller la Châsse de saint Nicolas, qui sera exposée lors de la messe de minuit, le curé du village ayant reçu une lettre anonyme qui l’avertissait d’une prochaine tentative de vol. La châsse en question est un reliquaire censé contenir un des doigts de saint Nicolas. Et c’est la fierté de la paroisse. Mais c’est le contenant plutôt que le contenu qui est susceptible d’intéresser les voleurs : il est incrusté de quelques diamants de grand prix.

Pour éviter la suspicion des Mortefontois et pouvoir tendre un piège aux voleurs, Prosper Lepicq s’y rend sous le prétexte de faire des fouilles archéologiques et sous une fausse identité, celle du marquis de Santa Claus… Personne, hormis le curé, ne saura qui il est vraiment.

Arrivé sur place, le faux marquis a un choc : il a l’impression d’avoir été projeté au pays «d’il était une fois»… Car Mortefont vit au rythme de la fête de Noël pendant toute l’année. Et les habitants du village paraissent tout droit sortis des pages de contes de fées (la Mère Michel, le Père Fouettard, le Marchand de sable, Cendrillon, le Père Noël…), car ils endossent ces personnalités lors des fêtes de fin d’année. Après quelques heures passées au village, le marquis de Santa Claus revient de sa méprise. Le principal employeur du village est une usine de jouets que possède le maire, et ce dernier sous-traite certaines étapes de fabrication aux habitants. Et en cette période de l’année, tout le monde ressemble aux lutins du Père Noël.

Le soir du 24 décembre, alors qu’il s’apprête à s’installer pour surveiller discrètement le précieux coffret, Prosper Lepicq reçoit un coup de latte sur la tête et se retrouve cette fois au pays des songes. Son agresseur, le sacristain de l’église, qui l’observait depuis quelques jours et qui trouvait son attitude suspecte, le ligote et le laisse en se disant qu’il s’occupera de lui après la messe.

Ce qui devait arriver arrive. Les diamants de la châsse sont volés. Le Père Noël est assassiné. Le détective a un mal de bloc. Une tempête de neige se lève, recouvrant tous les indices et empêchant la police de se rendre sur les lieux.

Ce roman a été écrit en 1934. Comme vous aurez pu vous en rendre compte à la lecture de ce résumé de l’intrigue, cette œuvre, par sa thématique, n’est pas particulièrement «moderne». Et l’auteur fait référence à un univers de l’enfance qui est d’une autre époque et qui, parfois, n’évoquera peut-être pas grand chose à l’esprit d’un lecteur dans la vingtaine. Par contre, pour qui est capable de faire fi de ce dernier détail somme toute mineur, ce récit promet quelques heures de lecture agréables. Il y a une sorte d’humour bon enfant loin d’être déplaisant ou facile dans la description de situations un peu abracadabrantes. Les protagonistes sont hauts en couleurs. On retrouve d’ailleurs paradoxalement un peu de Marcel Pagnol dans certains personnages à la langue bien pendue et à la verve emportée. Celui du maire, entre autres, rappelle le César de la trilogie marseillaise.

Pierre Véry est un romancier un peu oublié de nos jours. Cela tient probablement au fait que ses romans contiennent une bonne dose de naïveté, une chose qui aujourd’hui paye aussi peu que le crime dans les romans policiers. Par contre ce qu’il faut savoir, c’est que Pierre Véry, quand il a écrit L’assassinat du Père Noël, en 1934, voulait en faire une espèce de conte de fées pour adultes. De ce côté, c’est assez réussi. Et Noël n’est-il pas le temps de l’année où l’on peut le plus facilement retrouver son âme d’enfant?

L’assassinat du Père Noël, Pierre Véry,
Librairie des champs-Élysées, coll. Le masque, 1994..


CHRONIQUE CD
Jean-François RIOUX

LAVAL
Memory Folder (Indépendant)

Vous n’aimez pas leur nom? Vous croyez peut-être que les membres de ce groupe conduisent une Honda Civic rouge et arborent fièrement la casquette blanche de Nike à la visière dirigée vers l’arrière? Détrompez-vous! Du moins le duo composé de Martin Robillard et de Jason Sanchez se moque bien de ce que les gens diront de leur nom ou de leur ville natale. Ils sont bien fiers de l’avoir comme nom. Le duo est accompagné sur ce premier album de plusieurs invités, question de mettre plus de poids à leurs ingénieuses compositions. Des rythmes aussi décadents, répétitifs, qu’accrocheurs et déconstruits. Sans être le groupe qui amènera un nouveau son, Laval démontre très bien ce qu’il sait faire, avec de belles mélodies guidées autant par une basse enflammée qu’une guitare bien ficelée. Un morceau seulement contient de la voix, Its Probably our Loss, sur un total de huit pièces. Avouons que cela n’enlève rien à l’album qui se tient très bien, malgré les budgets de production limités des groupes indépendants. Le livret de trois panneaux qui accompagne le tout démontre l’aspect esthétique qu’empruntera la formation montréalo-lavalloise. Pour ceux qui aiment bien les comparaisons, on retrouve au cœur de la sonorité du jeune groupe des influences allant de Tortoise, Mogwai jusqu’à des groupes moins célèbres tels que Sonna, Ui, Analog ou encore Billy Mahonie.

SHY CHILD
The Humanity EP (Grenadine)

Un deuxième enregistrement pour le duo Shy Child, composé de Nate Smith (Batterie) et Pete Cafarella (Claviers) et la maison de disque indépendante de Montréal Grenadine. Avec le succès des groupes comme The Rapture, Errase Errata, The Strokes, The Faint, et le retour inévitable de la musique des années 1980, Shy Child se fera certainement une place parmi cette vague de néo-new wave et de post-punk. Rappelant l’énergie des Rapture, avec les Mates of State et Quasi (ces deux derniers ayant comme instruments claviers et batterie, tout comme Shy Child), The Humanity EP me laisse présager un succès bien mérité pour le duo new yorkais. Cependant, sur les quatre morceaux de cet excellent mini album, la voix est beaucoup trop en arrière-plan, ce qui enlève quelque peu au génie et à la mélodie des compositions. Le morceau Down To Dust comporte un rythme déchaîné, comme un train sur son élan en direction de nos tympans. L’originalité est toujours de mise, vu le minimalisme et les rythmes presque farfelus à certains endroits sur les compositions. Un morceau semble parfois se construire autant qu’il se déconstruit, cela dans un «endiablement» de notes et d’accords de clavier qui nous imprègnent de l’envie d’en écouter toujours plus et encore plus.





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