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CHRONIQUE BD Deleuze meurt, Deleuze va aux enfers. Pendant la traversée et entre deux coups de rame, il entame une conversation avec Charon, passeur et féru de Nietzsche. L’échange s’articule rapidement autour de l’un des thèmes récurrents dans l’œuvre du philosophe, à savoir la notion de répétition et, puisqu’on y est, de différence dans la répétition. Pour le coup et parce qu’on voudrait bien que cette conversation n’en finisse jamais, Deleuze, sitôt débarqué sur l’autre rive et accueilli à grands cris par ses camarades Lacan, Barthes et Foucault, revient inexorablement à la case départ (au sens propre et figuré). Et c’est reparti pour un nouveau voyage, à moins que ce ne soit le même que la dernière fois. Au terme de ses cinq traversées, Deleuze retrouvera ses comparses dissertant dans le noir, conversera théorie mécanique avec Buster Keaton et participera malgré lui aux retrouvailles entre Orphée et Eurydice. Retrouvailles bien vite écourtées puisque là encore il faudra retrouver la case départ et tout recommencer. Il n’y a pas que derrière un comptoir qu’on peut parler philosophie. Bien qu’en l’occurrence ce ne soit pas l’objectif principal visé par l’auteur, Salut Deleuze et son deuxième opus Les nouvelles aventures de l’incroyable Orphée se nourrissent de la pensée du philosophe français Gilles Deleuze, décédé en 1995. Un hommage complet, puisque, au-delà du propos (l’auteur avoue lui-même n’être qu’un néophyte en la matière), c’est plutôt du côté de la structure narrative et graphique qu’il faut aller chercher la présence du penseur. D’abord de manière stricte, avec le premier tome construit en cinq temps (et la réutilisation des mêmes planches) apparemment identiques. Ensuite de façon plus diffuse lorsque Deleuze, dans le deuxième tome, disserte à loisir autour d’un projet de construction délirant en compagnie d’un personnage de cinéma muet, avant de s’embarquer pour une aventure quasi odysséenne. Avec, toujours en filigrane, la fragilité humaine et le sens à donner à nos réalisations. Considérant la bande dessinée comme un «terrain vague», Martin tom Dieck, ex- élève de l’école des Arts appliqués de Hamburg, s’est adjoint les services du journaliste Jens Balzer, spécialiste en théorie littéraire. Étonnamment, le résultat de leur collaboration n’est pas seulement digeste, mais constitue une véritable réussite sur les plans graphique et textuel. Le dessin à l’encre noire, étalé au pinceau et jouant sur les contrastes, réduit les protagonistes (des personnages de la mythologie grecque et quatre maîtres de la philosophie moderne) à leur plus simple expression, et du même coup supprime les barrières entre eux et le lecteur. Qui plus est, la représentation de ces quatre philosophes se disputant comme des enfants et transformant en débat existentialiste le changement d’une roue de camion nous les rend presque familiers. Un tour de force appuyé par de nombreuses références graphiques aux années 1920, époque au goût délicieusement suranné, et par l’emploi d’une unique source de lumière, qui renforce le sentiment d’intimité. Salut Deleuze et Les nouvelles aventures de l’incroyable Orphée (Le retour de Deleuze) Il n’est pas rare de nos jours d’entendre un gouvernement parler de mesures et d’implications sociales avec un vocabulaire emprunté aux sciences comptables. La pauvreté y est réduite en un graphique, l’accessibilité aux études se traduit en une série de chiffres et on est invité à calculer longtemps avant de penser à faire des enfants. Françoise David dans son essai Bien commun recherché entreprend de se dégager du vocabulaire économique pour redonner un sens politique à des termes comme l’espoir, l’équité et la justice sociale. Entreprise qui place les buts et les fins politiques à l’avant-plan sans trop s’attarder à savoir si ceux-ci seront réalisables. Qu’à cela ne tienne, semble penser Françoise David, puisqu’il ne nous reste plus qu’à croire en l’utopie, assumons-la! L’essai se présente davantage comme un outil de discussion que comme un programme politique étoffé. Françoise David sillonnera le Québec jusqu’à l’automne pour faire connaître ses positions et recruter des membres pour son parti nouvellement crée, l’Option citoyenne, dont l’essai représente, en quelque sorte, le manifeste. Fidèle à son passé de militante, Françoise David place la justice et l’équité sociale à l’avant-plan. Ainsi, l’auteur centre son essai sur l’égalité des droits, une juste répartition des richesses, tout cela, bien sûr, dans le plus grand respect de l’environnement. Le projet politique que constitue l’Option citoyenne se situe vraisemblablement à gauche, «inspiré par des analyses féministes, écologistes, pacifistes, altermondialistes et antiracistes» (p.54). Françoise David rêve d’un État rassembleur, qui puisse rallier la population autour d’un idéal de bien commun. Ce bien commun, difficile à définir, devra s’accorder en premier lieu avec les intérêts et aspirations communautaires. Le Québec qu’Option citoyenne entend bâtir offre l’égalité des droits et des chances aux minorités culturelles. Françoise David défend un Québec pluraliste en dialogue avec les différentes cultures qui l’habitent. Elle préconise le respect et le soutien des différentes communautés. Un Québec ouvert sur le monde, accueillant du point de vue de l’immigration, qui traite d’égal à égal avec les nations autochtones est le Québec que souhaite l’Option citoyenne. Ces bonnes intentions semblent quelque peu occultées lorsque est abordée la question délicate de la langue française au Québec. Françoise David se dit inquiète de la progression de l’anglais en milieu de travail et considère dangereuses les récentes coupures dans les programmes de francisation des nouveaux arrivants. Ouvert sur le monde donc, mais à condition que ce monde parle français! L’orientation fondamentale du futur parti s’articule autour d’une volonté de s’attaquer de front au problème de la pauvreté, et à plus forte raison à la pauvreté qui touche une proportion croissante de femmes. Bien que peu de solutions soient avancées, la résolution à faire face aux iniquités semble ferme et est constamment réitérée tout au long de l’essai. Option Citoyenne croit pouvoir trouver les fonds nécessaires à la réalisation de sa mission sociale en imposant davantage les grandes entreprises. Mais qu’en est-il en fait du bien commun, un tel concept est-il seulement possible? De fait, il s’agit d’abord dans le présent essai d’un idéal de bien commun centré sur des valeurs jugées incontournables telles que la juste répartition des richesses, l’égalité des droits et des chances, etc. Peu importe en réalité que nous nous rallions tous autour d’un même idéal ou autour d’un même parti politique. Il faut voir d’un bon œil l’arrivée de nouveaux partis politiques sur la scène québécoise (ADQ, UFP et bientôt l’Option citoyenne). Malgré de fortes divergences politiques, ces nouveaux partis pourraient être en mesure de lancer de réels débats d’idées à l’Assemblée nationale, à condition bien sûr qu’ils parviennent un jour à être justement représentés. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que Françoise David, tout comme l’ADQ et l’UFP, défende un mode de scrutin proportionnel. Plusieurs communautés sont aujourd’hui privées d’une représentation adéquate, ce qui ne saurait être toléré dans une démocratie. On apprend de plus dans l’essai de Françoise David que le scrutin proportionnel, dans les démocraties où il est appliqué, favorise l’inclusion politique des femmes (p.25). Il est peut-être temps de redonner une saveur populaire à notre démocratie qui semble n’être guère plus qu’une monarchie élective. Bien commun recherché, Françoise David, Écosociété, 2004.
Avec son Histoire humaine et comparée du climat, Emmanuel Le Roy Ladurie propose aujourd’hui une mise en perspective historique du récent épisode caniculaire français. L’ouvrage, dont le premier tome est déjà disponible et dont l’amplitude historique – et non thermique – couvre la période du XIIIe au XVIIIe siècle, s’intéresse non seulement aux aléas du climat européen mais aussi à ses répercussions sur les hommes. On savait déjà grâce à l’historien français — véritable inventeur de l’histoire du climat avec son Histoire du climat depuis l’an mil parue en 1967 — que du début du XIVe au milieu du XIXe, l’Europe avait connu un PAG, c’est à dire un petit âge glaciaire. Ici, Emmanuel Le Roy Ladurie explore dans le détail toutes les variations de ce PAG et ses multiples répercussions sur les hommes, leurs activités et leurs organisations. Ce côté systématique de l’ouvrage peut en rendre la lecture quelque peu fastidieuse, mais les conclusions sont assez stimulantes pour récompenser l’effort… Le lien de causalité entre la météo et la qualité et la quantité des récoltes est évident. C’est ainsi que l’on peut expliquer les grandes famines de 1315, de 1693 ou de 1709 et les nombreuses disettes qui ont émaillé l’histoire européenne jusqu’en 1740. Les conséquences d’une mauvaise année climatique pour les récoltes peuvent se faire sentir durant plusieurs années du fait de la baisse des mariages remis à des jours meilleurs et du déficit de naissances qui s’ensuit. Plusieurs années après la famine ou la disette, on en constate les conséquences chez les conscrits qui en ont souffert durant l’enfance: ils sont de plus petite taille et moins développés physiquement que les autres… Tout en se livrant à un délicat «dosage des causalités», l’historien esquisse aussi des liens surprenants entre les aléas météorologiques et des phénomènes sociaux ou politiques qui de prime abord semblent ne devoir entretenir aucun lien avec le beau ou le mauvais temps. Il en va ainsi de l’exacerbation de la chasse aux sorcières au XVIe siècle. Il note que «le très violent et tempétueux orage du 3 août 1562, accablant l’Europe centrale, fut suivi dans les régions les plus intellectuellement arriérées, par les bûchers de 63 sorcières accusées d’avoir porté malheur aux récoltes et au bétail.» Au plus fort du petit âge glaciaire, entre 1540 et 1600, Le Roy Ladurie souligne l’existence de liens entre les mauvais millésimes et le nombre de peines de mort prononcées contre des sorcières accusées de faire tomber de la grêle. Plus délicate encore mais ô combien audacieuse est la proposition de lien esquissée par l’historien entre les mauvaises années – au plan climatique – 1648,1649 et 1650 et la Fronde, cet épisode quasi insurrectionnel qui troubla la minorité de Louis XIV. Le Roy Ladurie voit également un détonateur climatique à la révolution anglaise et ne cesse de répéter que la météo des années 1787-1788 fut bien peu propice aux récoltes en France… Emmanuel Le Roy Ladurie est un marxiste repenti ou tout du moins critique qui suggère que la lutte des classes n’est pas la seule grille de lecture possible pour l’Histoire, la pluie et le beau temps peuvent aussi avoir leur place, même s’il ne saurait être question pour l’historien de proposer un système d’interprétation climatique des révolutions. Pour en revenir à la canicule de 2003 et à sa mise en perspective historique, Emmanuel Le Roy Ladurie rappelle que les deux étés caniculaires de 1718 et 1719 firent de l’ordre de 450 000 morts en France — dont de nombreux bébés tués par la déshydratation et la dysentrie — sur une population évaluée à l’époque à 20 millions de personnes… L’Histoire humaine et comparée du climat d’Emmanuel Le Roy Ladurie pourrait donc être celle d’un affranchissement incomplet et relatif des Européens à l’égard des contraintes climatiques… Histoire humaine et comparée du climat. Canicules et glaciers XIIIe- XVIIIe siècles. |
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