![]() |
|
|
LE DEVOIR DE DÉBATTRE Michel Venne : La réflexion a commencé durant l’hiver 2002 et elle est venue d’un double constat. Premier constat : lorsque je m’occupais de la page Idées du Devoir, je me suis rendu compte qu’il y avait un appétit pour les débats publics sur les grands enjeux fondamentaux. Les gens étaient très friands de ce genre de débats. C’est comme si nous arrivions devant un mur, une situation où nous ne savons plus comment concevoir des projets qui mobilisent la population. Comme si nous étions englués dans des problèmes qui sont toujours les mêmes : l’équilibre des finances publiques, le financement du système de santé, le décrochage scolaire. On dirait que nous ne sommes capables de parler que de trois ou quatre problèmes au Québec, et ce, sans jamais pouvoir en sortir. Il m’est donc apparu qu’il y avait un besoin de relancer les débats au Québec. Deuxième constat : je voyais bien qu’il existe dans la société canadienne des instituts de recherche indépendants, qui ne sont pas des centres de recherche universitaire, mais qui sont ce que l’on nomme en anglais des think tanks. Il y avait des think tanks au Québec et au Canada qui, régulièrement, rendaient publiques des études dont la méthodologie n’était souvent pas la meilleure. De plus, ils ne traduisaient d’aucune espèce de façon certaines préoccupations importantes pour la société québécoise. Je me suis alors dit qu’il était impératif de créer un institut concurrent pour amener dans le débat public des idées différentes de celles que l’on entend toujours, à savoir qu’il n’y a que l’initiative individuelle et le secteur privé qui peuvent sauver l’humanité. Q. L : On avait donc besoin d’un think thank de gauche au Québec ? M. V. : Nous avons choisi de ne pas utiliser les termes de gauche et de droite, car pour bien des gens cela ne veut plus rien dire. Par contre, nous avons énoncé nos valeurs : la justice sociale, le respect des valeurs démocratiques, l’ouverture et l’innovation. Nous sommes donc un véhicule de certaines valeurs progressistes. En créant l’Institut, nous voulions y associer le plus grand nombre de citoyens possible. Pourquoi? Parce qu’on ne peut pas renouveler les idées à partir d’un simple groupe d’experts, comme le font la plupart des think tanks. Q. L : Sentiez-vous que peu de think tanks proposaient des solutions qui rejoignaient votre énoncé de valeurs progressistes? M. V. : Je pense qu’en effet il y avait un manque. La preuve en est qu’à peine quatre mois après la naissance de l’Institut, et sans avoir fait de recrutement, nous avons déjà 400 membres. Lors des quatre jours de l’Université d’été, 400 jeunes sont venus. Il devait donc manquer un lieu non partisan pour permettre à ces citoyens de parler de leurs valeurs. La différence entre l’INM et les partis politiques ou autres groupes de pression, c’est que nous sommes un carrefour. Pour devenir membre de l’INM, vous n’avez pas besoin de partager les idées et les idéaux des dirigeants ou encore des autres membres. L’INM va très rarement prendre position dans un débat public. Au cours de l’Université d’été, les jeunes ont fait 50 propositions pour l’avenir du Québec. Mon rôle est de diffuser ces idées sans porter de jugement. Cela permet de garder le débat ouvert. Si vous êtes dans un syndicat, vous adoptez une position pour atteindre votre objectif qui est la défense de vos membres. Dans la population, il n’y a toutefois pas que des travailleurs, il y aussi des citoyens qui n’approuvent pas toujours les positions syndicales. Si vous voulez débattre de ces questions à l’intérieur de votre syndicat, vous allez avoir de la difficulté, car le syndicat doit avant tout protéger ses membres. Si vous voulez discuter d’environnement et que vous allez dans un groupe environnementaliste, vous allez peut-être devoir vous plier à la ligne de ce groupe, malgré le fait qu’il y a plusieurs façons d’approcher l’environnement. Quant au parti politique, il ne peut guère tolérer la dissidence : son rôle est de prendre le pouvoir et de l’exercer. Ça prend donc un lieu à l’extérieur de toutes ces organisations – qui ont néanmoins un rôle important à jouer dans la société. Q. L. : Votre institut peut-il devenir militant sur certaines questions? M. V. : Nous ne sommes pas un organisme militant. La seule chose pour laquelle nous militons est la participation citoyenne aux débats publics. Pour ce qui est des 50 propositions énoncées par les jeunes, je vais les faire parvenir à tous les élus du Québec et à tous les dirigeants de grandes organisations. Je vais alors leur dire : «Il y a dans ces propositions des idées bien précises, mais il y aussi la valeur derrière chacune des propositions. Il y aussi des appels à votre responsabilité.» Je veux mettre le doigt, dans chacune des propositions, sur ce qui interpelle la responsabilité de chacun. Je veux donc faire la promotion de la prise en compte de ces idées par les acteurs de la société civile. Q. L. : Sentez-vous le besoin de vous prononcer sur la question nationale? M. V. : Au cours de l’Université d’été, il y avait une table ronde sur la question constitutionnelle et il y a eu une conférence de Bernard Landry qui a d’ailleurs attiré beaucoup de jeunes. Ce qui en est ressorti, ce n’est pas le rejet en soi de la souveraineté, mais bien le désir de mettre en avant toute une série de préoccupations : pauvreté, environnement, mondialisation, etc. Tout cela peut-il être lié à la question nationale? Nous n’avons pas demandé aux jeunes de se prononcer sur la question nationale. La préoccupation des pouvoirs du Québec a été omniprésente dans les discussions, mais elle ne penche pas pour une option ou une autre. C’est probablement révélateur de quelque chose et c’est à la classe politique d’en prendre acte. Q. L. : Certains participants ont-ils exprimés le fait qu’ils n’auraient pas participé à un débat public autrement qu’à travers un institut indépendant? M. V. : Parmi les jeunes qui se sont déplacés, certains étaient déjà militants ou actifs au sein de divers organismes. Cependant, la majorité des jeunes qui étaient présents n’occupent pas de postes dans des mouvements. Certains nous ont dit qu’ils n’étaient pas intéressés à rejoindre des groupes de discussion déjà existants ou des partis politiques, et qu’ils recherchaient justement un lieu non partisan, car ils se seraient sentis mal à l’aise dans un groupe de pression. Dans certains cas, ce sont des personnes qui ont fini leurs études, qui ont obtenu leur emploi et qui n’ont jamais vraiment milité pour quelque chose. Ces jeunes nous disent que nous leur avons ouvert les yeux sur une certaine réalité et sur la nécessité de s’engager comme citoyen. |
|