DÉTERRER LA TERREUR
Commission vérité et justice au Paraguay
FANNIE OLIVIER

Paraguay. Le pays dont les 35 ans de dictature ont laissé des cicatrices encore trop visibles s’apprête à faire la lumière sur son passé douloureux. La Commission vérité et justice, qui est entrée en fonction le 24 août dernier, est mandatée pour exposer les violations des droits de l’homme commis durant le règne de Stroessner, crimes sur lesquels beaucoup préféreraient fermer les yeux. Un retour aux enfers nécessaire à la reconstruction démocratique du pays.

Depuis les quinze dernières années, les gouvernements se succèdent au Paraguay, ce petit pays du Cône Sud de l’Amérique latine, contrastant avec la stabilité étouffante des 35 ans du régime d’Alfredo Stroessner. De 1954 à 1989, alors que la Guerre froide divisait la planète et que l’Amérique latine se soumettait aux régimes autoritaires de droite appuyés par l’Oncle Sam, des milliers de prisonniers politiques ont été torturés et tués dans les prisons du Parti colorado de Stroessner. Or, aujourd’hui encore, presque aucun de ces crimes n’a fait l’objet d’investigations.

Pour que justice se fasse enfin

Durant ses 18 mois de fonctionnement, la Commission vérité et justice sera chargée d’évaluer les responsabilités personnelles et institutionnelles des crimes et de remettre aux mains de la justice le fruit de son enquête. Composée de neuf membres dont la majorité a été élue par la société civile ou les associations de victimes de la dictature, elle a un statut indépendant face au gouvernement où le pouvoir est, après tout, toujours aux mains du Parti colorado. Martin Almada, ancien prisonnier politique paraguayen et récipiendaire du Nobel alternatif de la Paix, explique l’importance d’un tel organisme : «Il ne s’est jamais fait dans ce pays un inventaire des violations des droits humains. Pour ma part, on m’a maltraité quand j’étais en prison, on a assassiné ma première épouse et confisqué mes biens. À quoi j’aspire : à la justice.»

Los Archivos:les preuves

La Commission paraguayenne s’inscrit dans la même lignée que les autres Commissions vérité qui ont suivi la chute des régimes dictatoriaux en Amérique latine et en Afrique, mais elle dispose d’un atout très singulier : une banque de données accablantes nommée el Archivo del Terror ou l’archive de la terreur. Ces tonnes de documents policiers découverts en 1992 par le professeur Almada rassemblent les fiches des prisonniers politiques et constituent la preuve même de l’existence de l’Opération condor, soit l’échange de prisonniers maltraités entre les régimes autoritaires d’Amérique latine, et ce, avec l’aval étasunien. Ils représentent une ressource précieuse pour le processus de révision historique qu’entame la Commission.

L’écho démocratique

Au-delà de la réparation aux victimes, le rôle de la Commission est également de faire la promotion de la démocratie. Il plane sur le pays une négation collective du passé qui se traduit par l’appui étonnant de sa population aux régimes autoritaires. Selon le Latinobarómetro de The Economist, 39% des Paraguayens croient qu’un gouvernement autoritaire peut être préférable à un système démocratique, ce qui fait du Paraguay le pays de loin le plus favorable aux dictatures de tout le continent.

Selon Jorge Rolón Luna, membre de la Commission et consultant international sur les droits humains, cela s’explique par le fait «qu’il existe un oubli très rapide de ce qui s’est passé au pays durant les 40 dernières années, ce qui amène les gens à prendre position contre un système démocratique ou à défendre la dictature. L’ignorance est la coupable.» D’où l’importance de tout faire pour préserver la mémoire collective du Paraguay, un des mandats de la Commission. Cette dernière devra également tenter de comprendre la logique du «stroessnismo» pour éviter que se répète l’histoire et que se perpétuent les mécanismes de l’autoritarisme.

Mais le processus d’analyse historique ne se fera pas sans heurts politiques. Bien que le régime ait changé il y a quinze ans, un nombre important d’anciens dirigeants acoquinés au régime de Stroessner demeurent au pouvoir encore aujourd’hui. «Je crois que plusieurs des problèmes politiques et institutionnels dont nous souffrons dans notre pays existent parce que personne n’a exigé de comptes des coupables», poursuit Rolón Luna. «Beaucoup de gens complices du maintien du système antidémocratique de l’époque se sont recyclés trop facilement dans le système démocratique. La conséquence est la situation actuelle du pays.» Bien des gens, donc, préfèreraient voir cette époque tomber dans l’oubli plutôt que les crimes qui y sont attachés exposés au grand jour et la Commission peut s’attendre à se faire mettre des bâtons dans les roues. D’ailleurs, malgré la signature du décret officiel permettant la création de la Commission, aucun fonds n’ont été débloqués à ce jour pour permettre son fonctionnement.






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