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RÉVÉLER LE RÉEL Fin des années 1970, les cinémas de répertoire peuplent la faune montréalaise. Dans ces salles d’une époque disparue, aux structures en perdition, Benoît Pilon s’éprend d’un art qui le poursuivra à jamais. Après une formation collégiale en sciences de la nature, il part à la recherche de sa destinée. Son périple durera un an et le promènera un peu partout en Europe ainsi qu’au Proche-Orient. À son retour, sa passion pour le théâtre, développée au secondaire, refait surface. Le Conservatoire d’arts dramatiques ne lui donne toutefois pas sa chance, il se résigne donc à entreprendre un bac en biochimie. Entre temps, Benoît continue de pratiquer la photo jusqu’au jour où il a vent de cours de cinéma dispensés à l’Université de Montréal. Illuminante révélation! Les deux cours qu’il suit alors amalgament parfaitement toutes ses passions. «Il y avait là, à la fois l’aspect littéraire dans le récit, l’aspect photographique et l’aspect du jeu; le cinéma était pour moi, un art complet.» Le programme de cinéma de l’Université Concordia l’accueille par la suite dans ses rangs où il s’imprègne des multiples facettes du métier. Pour boucler ce merveilleux passage, son projet terminal d’études, La rivière rit (1987), lui vaut le prix du meilleur film de fiction (Festival du film étudiant canadien) avant d’être vendu en France. Soucieux des difficultés éprouvées par les cinéastes en début de parcours, il fonde en 1988, avec Jeanne Crépeau et Manon Briand, Les films de l’autre. Un organisme dont la mission est de donner aux débutants les moyens de produire leurs propres films et de leur permettre d’échanger sur leurs diverses expériences. «C’était un peu comme les Kinos d’aujourd’hui, mais sans les possibilités de la vidéo légère : faire des films sans moyen et pouvoir les diffuser.» Son travail d’assistant réalisateur le mène d’un plateau à l’autre, notamment aux côtés de Charles Binamé pour la série Marguerite Volant. Cette enrichissante trajectoire éclectique s’étale sur un peu moins d’une décennie. Durant cette période, il réalise le moyen métrage de fiction Regards volés qui se mérite le Golden Sheaf Award (meilleur drame de plus de 30 minutes) à Yorkton en 1995. Tout va pour le mieux, mais les pulsions créatrices qui l’habitent se multiplient et le désir de réaliser ses propres films se fait grandissant. ALBUM SOUVENIR Dans sa tendre enfance, le cinéaste passe tous ses instants de répit au chalet familial dans la région de l’Outaouais. Une vingtaine d’années s’écoulent avant que son père, parvenu à la retraite, s’installe définitivement sur une terre de ce coin de pays. Benoît Pilon retourne dans ce havre de paix auquel il est resté profondément attaché. En visite chez son grand-oncle Rosaire, qui vit non loin de là, le cinéaste découvre un monde dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence. «La façon dont ils vivaient dans ce petit village m’a frappé : le décalage par rapport au temps, un Québec d’une autre époque mais toujours vivant.» Le projet est présenté aux producteurs qui tombent immédiatement amoureux des personnages. La ravissante épopée de Rosaire et la Petite-Nation qui allait s’étendre sur deux années, venait de voir le jour. À sa sortie en 1997, le film cumule les éloges en plus d’être nominé aux Rendez-vous du cinéma québécois pour le meilleur long métrage de l’année. C’est un précédent. Aucune œuvre tournée en vidéo n’avait obtenu cet honneur. «Ce fut un succès d’estime, cela m’a conforté dans mes ambitions de réalisateur mais, étonnamment, par le documentaire.» Vient la même année, Impressions, autour d’un quatuor à cordes de Claude DeBussy. Saluant au passage Monet et la cathédrale de Rouen, le cinéaste peint le portrait de ce compositeur du courant impressionniste. La révolution des saisons poursuit sa course puis, la sonnerie du téléphone lui annonce la venue d’une nouvelle entreprise, la réalisation de Réseaux. La première série terminée, Radio-Canada et l’auteur, Réjean Tremblay, sont si satisfaits de son travail qu’ils le réclament pour réaliser la deuxième saison. Successivement, une panoplie de projets lui sont proposés, mais une venue au monde l’amène à jouer un nouveau rôle, celui de père. De plus, à la suite du succès de Rosaire et la Petite-Nation, le cinéaste veut revenir à quelque chose de plus personnel. Benoît Pilon passe donc du temps à la maison où il couve son petit et emménage sur le Plateau Mont-Royal. Devant sa récente demeure, une épicerie d’une autre époque se tient, tel un vieux monument inaltéré par le temps. FRÉQUENTER L’OUBLI Benoît tergiverse longuement à l’idée de faire un documentaire à partir de ce théâtre mystérieux. L’épicerie est tenue par Roger Toupin, quinquagénaire d’une grande simplicité, doublé d’une incommensurable générosité. «Je suis attiré par des gens qui représentent une exception, ils m’interpellent, ils m’intriguent. Je vais vers eux sans idée préconçue que j’essaie de défendre (…). C’est comme un instinct, un désir d’aller saisir ces réalités avec mon œil à moi». L’homme prend soin de sa mère en perte d’autonomie et se tient, jour après jour, derrière sa caisse enregistreuse en attente de rarissimes clients. Benoît est fasciné. La devanture lui rappelle les tableaux urbains d’Edward Hopper. «Comment est-ce possible qu’un lieu comme celui-là existe encore sur le Plateau Mont-Royal en l’an 2000? Qu’est-ce qui anime ces gens pour que ce lieu n’ait jamais changé?». Tant d’interrogations auxquelles il tentera de répondre en passant de l’autre côté de la façade. «Dans l’approche foraine du film, il y avait ces deux côtés : donner le passage du temps, donner la vitrine, revenir au portrait puis rentrer à l’intérieur, vivre avec les gens.» Dans ce huis clos, le temps n’existe plus. Le commerce n’a pas bronché d’un poil depuis l’époque où M. Toupin l’a repris de son père, en 1975. La rencontre entre l’épicier et la caméra s’étale sur deux ans et de la synthèse Roger Toupin, épicier variété se dégage un fatalisme lyrique. «Ce n’est pas du cinéma documentaire à sujet ou portant une cause sociale», se défend le cinéaste. La caméra de Benoît Pilon ne voit pas la vie du même œil. «Le fait de focaliser sur des moments de la vie, de les sortir de leur contexte, opère un effet microscope, quelque chose se révèle.» Parallèlement à ce portrait intime, il réalise 3 sœurs en 2 temps. Documentaire d’un processus inhabituel de création appliqué à l’adaptation d’une pièce d’Anton Tchekov. Cinq projets obnubilent présentement l’esprit du cinéaste. Certains en fiction, d’autres en documentaire. Des nouvelles du Nord, réalisé à la Baie James, sera projeté sur nos écrans en 2007. Nestor, fidèle compagnon de Roger Toupin, reprendra également la parole pour témoigner d’une époque où la religion au Québec n’était pas très catholique. En attendant, qui sait ce qui tombera dans la focale de Benoît Pilon? Une chose est certaine, c’est qu’il saura nous révéler la vie et ses moments intenses de passion. |
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