103 MILLIONS : L'ESCALADE DES MOYENS DE PRESSION (D'ACCORD, MAIS PAS SANS CORDES DE RAPPEL)
Fannie OLIVIER

Le mouvement étudiant a su, au cours de sa campagne d’automne et de début d’hiver, marquer plusieurs points. D’abord, en concentrant ses actions sur les compressions de 103 millions dans l’aide financière, il est parvenu à unir une majorité d’étudiants sous une même cause rassembleuse, évitant du coup l’éparpillement des revendications et le manque de cohérence. Il a su amener les bons arguments pour convaincre non seulement la population étudiante mais également la population du Québec en général de la pertinence de leur indignation face à une telle coupure, en plaidant notamment pour l’accessibilité aux études et en dénonçant le fait qu’une telle coupure pénalise d’abord les étudiants à faible revenu.

Leurs moyens de pression se sont démarqués par leur originalité et leur humour: l’inondation des lignes téléphoniques du caucus libéral; l’âne symbolisant l’entêtement de Pierre Reid transporté jusqu’au Manoir des sables, lors d’une réunion des ministres de l’Éducation du Canada; les 103 souris relâchées dans le bureau de Jean Charest, Monique Jérôme-Forget et autres; les 103 roses offertes à Reid par des étudiantes à l’occasion de la Saint-Valentin...

Des actions qui avaient fait sourire la population. Le 20 novembre dernier, un sondage Léger marketing commandé par la FEUQ indiquait que près de 3 Québécois sur 4 étaient en désaccord avec la compression de 103 millions dans le régime d’aide financière. Avec un tel soutien, le mouvement étudiant pouvait espérer un recul du gouvernement libéral.

Le recul, bien sûr, n’a pas eu lieu et l’escalade des moyens de pression était conséquemment à l’ordre du jour. Le 16 février dernier, plus d’une centaine d’étudiants ont donc décidé, pour se faire entendre, de forcer à l’aide d’un bélier une porte du Château Montebello où avait lieu un caucus des députés libéraux. Bilan : plus d’une trentaine de blessés, sept arrestations et une couverture médiatique clairement en défaveur d’une telle action. L’escalade est parsemée d’embûches.

La répression policière a été anormalement brutale, ont affirmé les manifestants présents. Les étudiants ne voulaient faire de mal à personne, disent-ils. La violence des compressions justifie la violence des moyens de contestation, ont-ils plaidé. Bien sûr. Mais l’opinion publique est généralement allergique à tout ce qui ressemble à une émeute. La violence des manifestations et la couverture médiatique très critique qui l’a suivie se traduiront malheureusement par une baisse de soutien de la population à la cause étudiante. Et ce refroidissement tombe bien mal, à la veille d’une possible grève étudiante générale qui requiert le plus large appui possible pour aboutir à des résultats.

Depuis quelques semaines, en effet, la rumeur d’une grève générale illimitée se fait entendre. À l’UdeM, les associations de géographie et de lettres et sciences humaines ont voté en faveur d’une grève générale illimitée, alors que les associations de philosophie, de traduction et de psychologie ont voté une grève d’appui de 24 ou 48 heures. L'association d'anthropologie a déclenché la grève lundi dernier et devrait être suivie par au moins six autres associations dès jeudi. Trois cégeps ont déjà leur mandat de grève illimitée: Saint-Laurent, Vieux-Montréal et Sherbrooke, tout comme quelques associations facultaires de l’UQÀM. La semaine qui vient promet d’être cruciale, alors qu’une quantité d’autres associations étudiantes de cégeps et d’universités tiendront des assemblées générales ou des référendums sur la grève.

La grève générale illimitée s’inscrit dans le processus logique d’escalade des moyens de pression. D’une part, elle indique au gouvernement le sérieux des étudiants face à leurs revendications et offre une bonne visibilité à la cause. La pression sur les épaules du gouvernement est par ailleurs importante puisque, selon un scénario où la grève s’éterniserait et où les étudiants perdraient une session (ou un an, dans certains cas), l’absence d’une cohorte de diplômés pour 2005 amputerait le marché du travail et ferait par ricochet ralentir l’économie, ce qu’un gouvernement ne souhaite évidemment pas.

Le mouvement de grève se heurtera cependant à de nombreux obstacles, dont le principal sera peut-être le manque de solidarité. Elle souffre déjà d’un problème d’appui flagrant au sein même de la population étudiante : l’association étudiante de l’Université Laval, la CADEUL, a clairement manifesté son désaccord avec cette grève, alors que les associations de Polytechnique et des HEC haussent les épaules dans la plus grande indifférence. Si une grève générale illimitée venait à être déclenchée, malgré l’absence de solidarité entre les associations, l’effet pourrait être pervers.

Ainsi, le gouvernement Charest réagirait sans doute moins vivement à une grève où seules les associations de sciences humaines et de cégeps menaceraient de reporter leur diplômation qu’à une grève à laquelle participeraient les futurs ingénieurs, médecins et gestionnaires, de concert avec leurs collègues des sciences humaines. Ainsi, il faut absolument éviter le scénario où les étudiants de sciences humaines (ceux pour qui, généralement, il est plus difficile de rembourser les dettes d’études) iraient en grève seuls, ne seraient pas entendus, et ultimement, perdraient une session (dont les frais ne leur serait pas remboursés). Pour éviter un tel scénario où certains seraient doublement perdants, la solidarité s’impose. Faute de quoi, il faudra envisager d’autres types de moyens de pression.

L’escalade des moyens de pressions pourrait donc amener le mouvement étudiant en terrain glissant. Il faudra à tout prix éviter la dégringolade après ces longs mois de moyens de pression ciblés. En outre, le remaniement ministériel pourrait être favorable à la cause étudiante. Tout en laissant la chance au nouveau coureur, il ne faudra pas oublier qu’il fait partie de la même équipe que son prédécesseur.





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