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RÉSISTANCE PASSIVE ENGAGÉE Kalsang Dolma : Même encore aujourd’hui, les Tibétains restés au Tibet n’ont aucune liberté d’expression. Les droits humains ne sont pas respectés. Par exemple, quand on mentionne seulement le nom du Dalaï Lama, on peut se retrouver en prison, voire se faire torturer. Les Tibétains sont minoritaires dans leur propre province, ce qui fait qu’il y a deux fois plus de Chinois que de Tibétains. De plus, l’alcool, le tabac et la prostitution y sont très présents et accessibles. Q. L. : Pourquoi avoir réalisé le film Ce qu’il reste de nous? K. D. : Premièrement, en tant que Tibétaine, je me sens responsable de la situation du Tibet, malgré tout. Je voulais faire quelque chose pour la cause. Perdus dans ce monde un peu artificiel, et dans cette société de consommation, je trouve qu’on a tendance à oublier qui l’on est, d’où l’on vient, quelles sont nos racines. Puis, j’ai rencontré en 1996 les deux réalisateurs, Hugo Latulippe et François Prévost, qui voulaient eux aussi faire quelque chose pour la cause tibétaine. Cela m’a fasciné de voir deux jeunes Québécois motivés par ce projet. De plus, j’ai senti qu’à l’extérieur du pays, les Tibétains et les amis du Tibet ont accompli des choses depuis les 50 années que cette situation dure, mais ils ont l’impression de répéter les mêmes gestes. Ils veulent une autre réponse. Le film est une belle façon de sensibiliser les gens et de réveiller le monde. Q. L. : Le tournage du film a duré 8 ans durant lesquels vous avez fait des recherches ainsi que des voyages au Tibet. Qu’est-ce qui a été le plus éprouvant? K. D. : Cela a été très dur. Le moment le plus émouvant a été quand j’ai retrouvé ma famille là-bas. J’ai été très émue quand j’ai vu mes tantes pour la première fois dans leur village, et de voir aussi que tous ces noms et visages, dont j’avais entendu parler étant jeune, existaient vraiment. C’était très enrichissant aussi de vivre les rencontres avec les gens. Très triste aussi. Certains moments étaient si lourds que je n’étais pas capable d’écouter leur histoire. Mais dans un sens ça m’a poussée à aller encore plus loin. J’ai été tellement bouleversée aussi quand à chaque rencontre, quand j’appuyais sur «play» pour montrer le message du Dalaï Lama que je transportais avec moi, je voyais dans les yeux des Tibétains tout l’amour qu’ils ont encore pour leur chef spirituel 50 ans plus tard. Q. L. : Lors de vos voyages au Tibet, y a-t-il des choses que vous avez apprises? K. D. : Je savais qu’après 50 ans, certains Tibétains travaillaient pour le gouvernement de Beijing. Mais, lorsqu’il nous est arrivé un incident une fois, cela m’a surprise. On voulait visiter un monastère et deux militaires se sont opposés à notre entrée dans l’édifice. Et là, bien sûr, on a essayé de savoir pourquoi, de discuter avec eux. Ils parlaient quelques mots d’anglais. Puis, je me retourne avec les deux réalisateurs pour tenter de trouver une solution afin d’avoir accès à ce monastère, et là j’entends les deux militaires un peu plus loin parler en tibétain. Je retourne alors leur parler en tibétain et ils me répondent en anglais : «This is China». Je suis resté sous le choc, ça m’a jetée par terre… En même temps, c’est sûr que je comprends ces gens. Leur pays est occupé depuis 50 ans, il faut bien qu’ils vivent. Q. L. : Comment avez-vous trouvé les moyens financiers pour tourner le film? K. D. : C’est un film indépendant et donc c’est nous-mêmes, François Prévost et moi, qui avons supporté financièrement toute la production du film pendant sept ans. Ce n’est qu’à la fin que l’Office national du film nous a aidés pour faire le montage final. Q. L. : Quand vous étiez en tournage au Tibet, avez-vous été en danger? K. D. : Le danger était toujours là. Les militaires étaient très présents. Et surtout avec dans nos bagages le message du Dalaï Lama, c’était très stressant. Peut-être que c’est dans notre tête, mais on a eu l’impression parfois d’être suivis. Mais personne n’est venu nous arrêter. Je pense qu’on avait le bon karma qui nous suivait partout. Q. L. : Êtes-vous bouddhiste? K. D. : Je ne le pratique pas tous les jours. Ma mère le fait. Dans ma définition à moi d’être bouddhiste, il n’est pas nécessaire de méditer à tous les jours des heures ou d’être présent au monastère tous les jours. Il s’agit plutôt du principe de ne pas nuire. C’est ça la religion, et tout le monde peut le pratiquer. Mais il est sûr aussi que je tente de garder ma culture. Tout d’abord, grâce au chef que nous avons qui est très inspirant. J’ai écouté plusieurs de ses discours et lu beaucoup de ses livres, et son message est toujours le même. J’admire sa force. Je garde ma culture aussi grâce à mes parents qui m’ont toujours dit que, même si nous étions ici au Canada, au Québec, il ne faut pas oublier d’où l’on vient, que l’on est Tibétains. Et aussi ne pas oublier notre langue, car alors toute notre culture disparaîtrait. On a une très belle communauté ici, même si c’est très petit, grâce entre autres à l’Association Comité Canada Tibet. Q. L. : Pourquoi la diffusion du film est-elle limitée au Québec? K. D. : C’est un choix que nous avons fait pour le moment, notamment pour présenter le film avec de la sécurité. De plus, ce n’est pas un film commercial. Le but ultime du distributeur, c’est le box-office, alors que pour moi, dans ce projet, ce n’est pas l’argent qui compte. Cela ne m’intéresse vraiment pas de diffuser le film dans un méga cinéplex. Ce n’est pas sa place. Et puis, qu’est-ce que ça va devenir si on présente le film largement? Les gens ne le percevront pas de la même manière que si le film est présenté dans de petites salles, où j’essaye d’aller aux représentations pour parler aux gens de la cause. Le film est là pour réveiller les gens. Quand ils le regardent, après ils se sentent responsables, ils veulent faire quelque chose. Alors que si je présente ça largement, les gens sortiront peut-être un peu mal à l’aise, mais ils oublieront vite… Avec un plus petit groupe, les gens vont alors aller en parler à leurs proches. C’est beaucoup plus solide et moins impersonnel que dans une grande salle. Ça a été un choix difficile. Surtout qu’il y a des distributeurs qui nous poussent à élargir la diffusion et à arrêter de présenter le film avec de la sécurité. Et pour moi, il n’en est pas question. Même avec une distribution limitée, c’est la meilleure chose qu’on puisse faire pour la cause. Q. L. : Êtes-vous optimiste pour l’avenir du Tibet, car la fin du film donne peut-être une couleur pessimiste? K. D. : Peut-être que ça apparaît un peu pessimiste. Mais il y a des choses uniques dans notre pays : notre chef, notre religion, et cela il ne faut pas l’oublier. De plus, on a fait des progrès. Par exemple le premier ministre Paul Martin a rencontré le Dalaï Lama, même si ce n’était qu’en tant que chef spirituel, alors qu’il avait reçu des menaces de l’ambassade de Chine. Et ça, c’est un progrès. Beaucoup de gens sont actifs ici au Canada et demandent à M. Martin et à M. Pettigrew que le Canada contribue à la cause tibétaine. Avec le Comité Canada Tibet, ce que nous espérons, c’est que le Canada agisse comme intermédiaire dans des négociations entre la Chine et le Tibet. Il faut garder espoir. Et la culture d’une certaine manière aussi s’est perpétuée. Surtout en Inde, où il y a de grandes communautés de Tibétains. Le Dalaï Lama a dit qu’eux trouvent refuge dans le Darma et nous en tant que Tibétains nous trouvons refuge dans le support international. L’humanité a besoin du Tibet, et le Tibet a besoin de l’humanité. Q. L. : Votre activisme politique n’entre-t-il pas en contradiction avec les valeurs de l’Est comme la résistance passive? K. D. : Non, je ne trouve pas. Dans toutes mes activités, tant que je ne nuis à personne, il n’y a pas de contradiction. Tout ce que j’essaye de faire est d’informer les gens, afin qu’ils deviennent concrètement actifs. Ce n’est pas contre le chemin du Dalaï Lama. Être actif, cela ne veut pas dire juste subir et accepter, mais aussi exprimer ce qu’on vit. Mais il ne s’agit pas seulement de connaître la situation mais aussi de contribuer à son niveau. Le monde entier regarde ce qui se passe, mais ne fait rien. Et cela à cause de l’économie. Ce qu’on peut faire, par exemple, c’est de tenter de boycotter les produits faits en Chine, de s’impliquer, et surtout d’en parler, d’apprendre la langue tibétaine afin que la culture reste. Q. L. : Quels sont vos projets? Avez-vous pensé à une suite? K. D. : J’essaye de penser à des idées pour tenter de diffuser le film ailleurs dans le monde, sans passer par les distributeurs. C’est beaucoup d’administration. J’ai quelques contacts à l’étranger, notamment pour tenter de diffuser dans des groupes communautaires. Pour joindre le Comité Canada Tibet: |
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