URANIUM OU PORTE-FEUILLE ENRICHI?
Iran, Halliburton et les États-Unis
Paul THERRIEN

La population iranienne est aux aguets. Le programme nucléaire iranien et son «appui aux terroristes» provoquent des menaces répétées de la part de Washington. Interventions militaires et sanctions sévères pointent à l’horizon. Des multinationales américaines et britanniques ont annoncé leur retrait éventuel de la république islamique… Spectre d’un embrasement accentué du Moyen-Orient?

Àquelques mois de ses élections présidentielles, Téhéran tient tête à Washington en poursuivant son programme nucléaire pour «ses besoins strictement énergétiques», selon la version officielle. Pendant qu’une équipe de négociateurs européens tente d’arrêter la production iranienne d’uranium enrichi qui pourrait potentiellement servir à la production d’armes nucléaires, l’administration Bush fustige d’impatience et prépare d’autres moyens que la diplomatie pour arriver à ses fins. Le président sortant Mohammad Khatami a répété cette semaine que «l’Iran n’arrêtera jamais son programme nucléaire».

La secrétaire d’État Condoleeza Rice a déclaré cette semaine que l’Europe devrait se joindre aux États-Unis pour menacer l’Iran de sanctions à L’ONU. Elle viserait l’imposition de sanctions qui entraînerait l’Iran dans un processus d’érosion qui favoriserait «l’émergence d’une opposition démocratique». La lutte de pouvoir qui s’annonce entre les clercs conservateurs et les candidats modérés pourrait influencer le cours des événements. Rice a ajouté que les États-Unis refuseront de s’engager diplomatiquement avec un «régime voyou».

Pendant ce temps, business as usual?

Le 28 janvier dernier, le président directeur-général de la firme de produits et services pétroliers Halliburton, Dave Lesar, annonçait le ralentissement des activités de l’entreprise américaine en Iran. Lesar justifie la fin éventuelle de l’implication d’Halliburton par «l’environnement d’affaires peu favorable à nos objectifs et stratégies d’ensemble» en république islamique. C’était trois semaines après le dévoilement du nouveau contrat d’une filiale d’Halliburton avec l’État iranien. D’une valeur de $310 millions, l’entente visait l’exploitation du plus grand champ de gaz naturel au monde, le Pars sud. Or, il est strictement interdit pour les entreprises américaines d’œuvrer en Iran depuis 1996.

L’annonce de ce contrat avait profondément choqué les pompiers et les policiers de New York qui investissent à Halliburton par l’entremise de leur fonds de pension. William Thompson, le responsable du bas de laine des travailleurs de New York, arrivait mal à comprendre comment une entreprise américaine pouvait contribuer à l’économie d’un pays «reconnu pour ses liens avec le terrorisme». Halliburton est présentement sous enquête au département de la Justice à Washington pour ses investissements en Iran.

La firme de Houston a toujours soutenu la légalité de sa présence chez le plus gros pays de «l’Axe du mal». En effet, une brèche dans la Iran-Lybia Sanctions Act de 1996 permet aux entreprises des États-Unis d’investir chez «l’ennemi» par l’entremise d’une filiale où aucun Américain ne doit travailler. La filiale d’Halliburton qui accumule des revenus de $40 millions par année en Iran depuis 1998 – à l’époque sous le règne de son ex-pdg, le vice-président américain Dick Cheney – se nomme Halliburton Products & Services (HPS). Son siège central est situé aux îles Cayman. Une enquête l’année dernière a dévoilé que les bureaux n’ont pour résidant qu’une plaque à l’effigie de l’entreprise, ce qui signifierait que les décisions sont prises à Houston, en flagrante violation de la loi de 1996. Une nouvelle législation est en proposition au Congrès et empêcherait même les filiales de s’aventurer en Iran.

Une relation amour-haine de longue date

Après avoir contribué au coup d’État qui a renversé le gouvernement nationaliste de Mossadegh en 1953 et instaurer le long règne du Chah, Washington a officiellement brisé ses liens diplomatiques avec l’Iran en 1979 à la suite de la prise d’otages des employés de l’ambassade américaine à Téhéran par des étudiants iraniens. La crise avait duré 444 jours. La révolution islamique de l’époque avait fait perdre des milliards en investissement aux firmes américaines qui salivaient à l’idée de refaire l’infrastructure du pays comme ce fut le cas en Arabie saoudite au cours de la décennie.

Washington avait ensuite ouvertement supporté l’Irak de Saddam Hussein dans sa guerre contre son voisin iranien. Un certain rapprochement au début des années 1990 avait laissé place aux retour des tensions en 1996 lorsque des liens avaient été établis entre l’Iran et des attaques perpétrées contre les tours Khobar en Arabie saoudite. Les liens présumés avec Al-Quaida et les groupes militaires palestiniens ont ajouté aux hostilités de l’Oncle Sam envers l’Iran.

Une lutte entre extrémistes

Houchang Hassan-Yari, professeur et directeur du Département de science politique et économique au Collège militaire royal du Canada à Kingston, tourne en ridicule les excuses d’Halliburton pour se retirer de l’Iran : «Ça n’a pas de sens! Ils font sans doutes des études de marché avant de s’engager dans un pays.» L’enquête du département de la Justice est de mauvaise augure pour l’ex-employeur de Dick Cheney et c’est plutôt pour cette raison qu’ils se retirent; non pas pour le climat d’affaires, a ajouté M. Hassan-Yari.

Les sanctions économiques contre l’Iran déplaisent aux entreprises américaines et elles le font savoir au gouvernement. Dick Cheney avait même déclaré au World Petroleum Congress à Calgary en 2000 : «Notre propre gouvernement nous empêche d’y travailler…et je pense que c’est une erreur.» Ceux qui inondent le marché iranien pendant ce temps-là sont l’Europe, le Japon et la Chine. Il demeure que les Iraniens, assoiffés d’in-vestissements étrangers, seraient très heureux d’accueillir l’investissement américain, car ce sont des entreprises riches, stables et d’envergure inter-nationales, a soutenu M. Hassan-Yari au Quartier Libre.

Est-ce que les États-Unis et Israël risquent de porter des attaques militaires contre l’Iran? C’est très improbable, selon M. Hassan-Yari, car agir de la sorte serait «très illogique… Que faire, le lendemain? Le commandant iranien des forces terrestres fera tout pour empêcher l’invasion. L’Europe est contre et préfère la diplomatie. Il y a l’influence de l’Iran sur l’Hezbollah et d’autres groupes palestiniens à prendre en considération. Des missiles iraniens pourraient atteindre Israël.»

Quelle serait la meilleure approche pour dénouer la crise? «L’engagement diplomatique est la meilleure solution. Les conservateurs iraniens cherchent le conflit; la discussion poussera les Mollahs extrémistes vers l’isolement. Mais il y a un blocage dans les deux pays pour des relations normales. Les deux ont des ayatollahs de droite. Aux États-Unis, la droite religieuse, pro-israélienne et néo-conservatrice est puissante et met de la pression sur le gouvernement», a ajouté M. Hassan-Yari. L’Iran est un pays imposant dans la région. Une population de 70 millions de personnes, le 2e producteur de l’OPEP et militairement assez fort pour causer de lourds dégâts. Tout l’opposé de l’Irak, qui avait subi la guerre du Golfe et un embargo meurtrier avant l’invasion de mars 2003. L’épuisement de l’appareil militaire des États-Unis amène à croire que Washington se contentera de brandir des menaces pour quelque temps encore.





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