POÈTE DE DESTRUCTION MASSIVE
Mathieu Laliberté
Isabelle MALO

La terre est un jardin pourri. Et l’être humain? Un tyran, un fléau, un tueur d’espèces en série, et ce n’est pas moi qui le dit. Dans son premier ouvrage, Mathieu Laliberté assène ces accusations dans un livre aussi noir que sa couverture. L’écrivain est sombre, mais l’homme veut croire que tout n’est pas encore perdu.

Depuis son plus jeune âge, Mathieu Laliberté sait ce qu’il veut faire de sa vie. «J’ai vite compris comment je voulais utiliser mon esprit, en farfouillant dans les mots, pour raconter des histoires qui pouvaient brusquer la conscience des gens.» Amoureux des livres, il fera des études en littérature et, pour vivre, il cumulera les petits boulots. «J’écrivais un peu à temps perdu et je me suis retrouvé avec une masse considérable de textes.» Après les Comics, les romans de San Antonio, il découvre Arthur Rimbaud. Le poète exerce sur lui une influence considérable. Touché par d’autres écrivains, tel Baudelaire ou encore Lautréamont, Mathieu Laliberté ressent la nécessité d’écrire. «Depuis que je suis tout petit, j’ai l’impression que le verbe passe en moi et il fallait que j’écrive, que je sorte tout ça.»

La poésie comme arme

Après avoir mis de l’ordre dans ses textes, Mathieu Laliberté vient de publier, aux éditions Coronet Liv, son premier ouvrage intitulé Objectif Zéro. L’auteur y crache sa vision du monde dans une centaine de textes en vers libres et en prose. Il détruit les conceptions faussées que nous avons parfois de l’avenir pour nous faire réagir. Dans un discours direct à l’intention du lecteur, il accuse, dénonce, enfonce le clou. Inquiet de l’avenir de notre planète, à coups de mots tranchants, il dénonce un système qu’il trouve pervers et son livre est sa façon de s’impliquer. «Hubert Reeves a déclaré récemment que l’espèce humaine en avait peut-être pour cinquante ou cent ans, si elle continuait à ce rythme-là. Sans parler des autres espèces qu’on meurtrit et que l’on pousse à la disparition.» Depuis quelques temps, on voit fleurir sur les rayons des librairies des livres de pensées positives. Comment réussir sa vie, les cent meilleures nouvelles de l’année ou comment être heureux quand on n’a rien pour l’être. Pour Mathieu Laliberté, «ce sont des guides pour savoir comment s’enfoncer la tête dans le sable.» L’auteur pense que l’on ne mérite pas d’être heureux «parce que nous sommes tous un peu responsables de l’état actuel de la planète». Pessimiste, le poète s’indigne de la facilité avec laquelle l’être humain détruit l’environnement, profite de la faiblesse des plus pauvres pour s’enrichir. «Mon livre est vraiment une tentative d’imposer le respect de la vie sur Terre, en frappant là où ça fait mal.» Au fil des pages, la colère s’amplifie et ne faiblit jamais, ne cherchez pas la nuance, il n’y en a pas. La critique est sévère, mais lui paraît juste. L’auteur précise que son but n’est pas de nous faire retourner travailler à la ferme, mais il pense qu’en achetant moins et en consommant mieux, «chacun peut être responsable de la petite différence qui peut faire la grosse différence à l’échelle mondiale. Il faut vraiment que l’on réagisse, sinon c’est une blague très morbide».

Qui est responsable ?

La volonté de l’auteur est claire : il veut choquer son lecteur, le pousser dans ses derniers retranchements. Le principal responsable de la souffrance de notre planète? C’est l’homme. «Nous sommes le chef-d’œuvre de la nature, le summum biologique, l’espèce la plus intelligente de tout l’univers.» Cette constante flatterie de l’être humain lui semble être à l’origine de notre propre déchéance. «L’armement est la plus grosse industrie du monde. Pourquoi continue-t-on à faire la guerre, à fabriquer des bombes dans l’unique but de s’entretuer? C’est complètement débile, tout le monde le sait, mais on continue de faire comme si de rien n’était.» Fasciné par les États-Unis, il demeure tout de même sceptique face à l’hégémonie américaine. «D’un côté, je les crains et les exècrent et, de l’autre, je les admire, parce que c’est un peuple qui a le courage de tout entreprendre pour accomplir ses rêves. Même si ses rêves sont parfois le cauchemar des autres.»

Machiavélisme constant

Mathieu Laliberté ne «croit pas être croyant». En abordant le sujet de la religion, il émet des doutes. «C’est difficile de dire si Dieu existe ou pas, mais s’il existe, quelle créature il a mis au monde! Une créature qui est en train de saccager le jardin divin. Dans mes textes, je critique un peu la religion parce qu’elle part de beaux préceptes, mais cela se finit souvent dans le sang.» Pour l’écrivain, les médias de masse ont aussi leur part de responsabilités. Le choix des nouvelles ne lui semble pas être gratuit, mais plutôt construit en fonction des intérêts de ces grands groupes de communication. Il dénonce la concentration des pouvoirs et des compagnies qui livrent une information qui lui paraît parfois dangereuse. «Il y a des jeux de pouvoir qui passent par les médias et on se laisse un peu manipuler.» Il constate également un certain «machiavélisme dans l’utilisation des mots». «Les politiciens frisent parfois l’obscénité, avec des mensonges énormes, des promesses qui ne durent que le temps des campagnes électorales.» L’auteur nous invite à une prise de conscience où chacun doit se sentir interpellé. «Il faut se regarder avec objectivité dans le miroir, pour réaliser que nous sommes les responsables de notre bonheur et de notre malheur. Si on a un esprit si brillant, pourquoi l’utiliser pour faire le mal? C’est peut-être plus facile dans l’immédiat, mais pensons à long terme, pensons à nos enfants.»

Une lueur d’espoir

Même si le livre est noir, tragique, l’auteur ne semble animé que de bonnes intentions. Pour Mathieu Laliberté, Internet favorise «la mondialisation de la conscience humaine» et c’est en effectuant des pressions ou en marchant dans les rues que l’on peut se faire entendre. Chacun peut y aller de sa propre initiative, l’auteur, lui, a choisi d’écrire. «Il y a de l’espoir, de plus en plus de gens sont sensibles à la cause, mais il faut continuer de se battre, d’aller chercher tout le monde, ce n’est pas 10 mais 100% de la population qui doit participer.» L’auteur parle d’environnement et publie sur papier recyclé. Pour se faire entendre, son livre s’accompagne d’un disque compact. «À notre époque, tout tend vers l’interactivité. Avec le CD, j’essaie de m’implanter le plus possible dans le monde actuel, pour toucher un maximum de gens et surtout les jeunes. Je voulais m’adresser à ceux qui feront le monde de demain.»




L'ART DE VIVRE
Pascale Ferland
Simon BOITEAU

Créer. Un acte qui transcende la personne de Pascale Ferland et qui résonne dans sa voix. Après avoir troqué son matériel d’artiste pour la caméra, elle découvre son médium de prédilection pour la création. Tantôt à sa merci, tantôt luttant pour sa survie, la cinéaste nous montre l’art comme substrat à la vie dans L’arbre aux branches coupées…

Le soleil réchauffe le quartier Mile-End par une belle matinée printanière. Un de ses rayons les plus radieux s’en détache et assoit Pascale Ferland à ma table, le temps d’un café. La jeune femme étudie l’art plastique au niveau collégial et universitaire, notamment le dessin, la peinture et la sculpture. C’est lorsqu’elle entame la dernière ligne droite de son bac qu’elle découvre la vidéo. Quelque chose se révèle subitement en elle. La solitude inhérente au travail d’atelier en art visuel l’étouffe quelque peu. Le besoin d’échanger, de partager et la dynamique que lui procurent les différentes étapes de la création cinématographique stimulent énormément son esprit créateur.

Elle pénètre donc sa nouvelle vocation par le travail en post-production. Durant six ans, elle s’imbibe profondément d’une foule de connaissances en participant aux projets de nombreux cinéastes. Parallèlement, elle crée toujours, mais désormais par le biais du court métrage. Pascale Ferland réalise huit petits projets expérimentaux dont Dormir ou allégorie sur le sommeil en 1995. Ce film suscite l’intérêt des critiques en plus de remporter le prix du public lors d’un événement étudiant. Une subvention lui permet également de parcourir les innombrables festivals québécois pour mettre au monde en 1998 Et vogue la galère, «un film expérimental dont on sent l’émergence du propos documentaire». C’est en tombant sur Les patenteux du Québec, un livre rédigé par trois étudiantes dans les années 1970, que la cinéaste entame sa quête socio-artistique. Cette œuvre d’archivage dénombre, à une époque où ce phénomène est très en vogue, une multitude de manifestations d’art brut dans les milieux ruraux québécois. Elle décide donc de se lancer à la recherche des traces qui subsistent de cette forme artistique.

Quête socio-artistique

L’idée de départ était de comparer ces environnements d’arts présents à la campagne avec ceux qui prennent place à la ville. Lieux d’art brut fabriqués par des individus sans éducation artistique, qui sont obsédés par le besoin de création. «En échangeant avec ces personnes, on se rend compte que, pour eux, c’est comme une maladie et une belle folie». Ainsi, elle fait la rencontre de Sorgente Palmerino, le «pape de Montréal». Après un incendie ravageur, ce vieil homme frêle, âgé de 83 ans, décide de recréer totalement son environnement d’art. Fascinée par la détermination artistique de Papa Palmerino, elle suit durant un an la reconstruction de son univers. «Il m’a offert des moments extraordinaires que j’ai captés et j’en ai fait un petit document en souvenir de notre rencontre.» Il s’agit de Palmerino, disponible depuis 2002. Pascale Ferland poursuit sa recherche en recentrant toutefois sa mire sur les problématiques sociales qui entourent l’art brut. L’obtention d’une subvention sonne le coup de départ de sa virée campagnarde.

à l’instar des auteures du catalogue Les patenteux du Québec, la documentariste sillonne les rangs de la province en quête de vestiges d’art populaire. Pascale Ferland fait ainsi la rencontre de trois personnages qui ont dédié leur vie à la création. Des gens sans éducation artistique pour qui «l’art n’est pas une notion, il n’existe pas». Ils investissent leur terrain, leur maison et ces actes de création tiennent lieu tout simplement de passe-temps. «Les résultats sont très surprenants, car souvent ces gens ont passé plus de trente ans de leur vie à créer.» Une calamité latente se cache toutefois, dans le cœur de ses âmes naïves. Ce qu’elle découvre au fil de ses rencontres, ce sont des individus totalement dévastés parce que brimés dans leur mode d’expression. Que ce soit par leurs proches, qui n’en peuvent plus de voir les objets s’entasser dans la maison, ou même des villages entiers, qui s’unissent pour les expulser prétextant qu’ils constituent une honte, la cinéaste fait face à un drame social. «Ces gens vivent avec l’art, ça leur est viscéral. Si on le leur enlève, ils meurent.» Ces cinq ans de recherches aboutissent en 2003 à son premier long métrage documentaire, L’immortalité en fin de compte. Son film retenu parmi les finalistes pour le meilleur documentaire aux Jutras, Pascale Ferland est confortée dans sa vocation documentaire. Sa quête de l’art brut ne s’arrête cependant pas ici, car les fruits de ses recherches n’ont pas tous été cueillis.

L’art pour vivre

De sa gargantuesque investigation, survient un questionnement: «comment cela [l’art brut] peut-il se manifester dans un endroit comme la Russie, où tous les gens ont été éduqués par le système soviétique?». De fil en aiguille, la cinéaste découvre le Musée d’Art brut de Moscou. Après une correspondance d’un an avec le directeur du Musée, Pascale Ferland reçoit une invitation. Produisant son propre film, l’auteur a dû faire des pieds et des mains pour obtenir argent et permis. À son arrivée à Moscou, le directeur la redirige à la Maison d’Art populaire, faute de temps. «Une maison fondée au début du 20e siècle pour que l’ouvrier, après sa dure journée de labeur, puisse aller se détendre l’esprit en faisant de l’art.» Sur place, elle fait la connaissance de plusieurs personnes qui, ayant vécu toute leur vie sous le régime socialiste, sont restées foncièrement attachées à ce lieu. La vocation de la maison s’est modifiée après l’effondrement du socialisme parce que, désormais, les produits de ce système «crèvent de faim». «J’allais là-bas pour faire un film sur les gens obsédés par la création, mais arrivée face à ces derniers, je ne pouvais passer à côté de cette dimension sociale». Le film met en scène deux hommes appauvris par la perestroïka, témoignage du sort réservé aux personnes âgées mésadaptées de la Russie actuelle. Sizov, fervent communiste, a été destitué de l’Armée rouge en raison de ses nombreuses dénonciations des injustices du régime. Muté au poste de garde-forestier, il continue de décrier l’iniquité en adressant des lettres au président Poutine. Grâce à la peinture, il transpose son idéal socialiste. L’autre protagoniste, Kantsurov, vit esseulé dans un minuscule appartement de Moscou dans la peur constante de se voir jeter à la rue. Il trouve refuge dans la peinture où il illustre les vertus de la nature. Ces deux hommes portent en eux les souffrances d’un pan de la nation et survivent grâce à l’art. «Ce n’est pas un film qui prend position politiquement, c’est un film sur des êtres humains, un film social.» Présenté aux Rencontres internationales de documentaire de Montréal et à l’Ex-centris, L’arbre aux branches coupées (2005) est une perle de documentaire.

L’ART DE LUTTER

Ce film boucle la quête socio-artistique de Pascale Ferland. Elle veut maintenant investir d’autres horizons. Pour l’instant, ses projets cinématographiques sont sur la glace, car sa lutte active pour la survie d’un cinéma indépendant au Québec accapare tout son temps. La fermeture de l’organe de distribution Cinéma Libre a rassemblé une quarantaine de cinéastes derrière une même cause. «On a créé un comité d’action politique afin de sensibiliser les “subventionnaires” à l’idée que s’ils ne modifient pas certains programmes de financement, notre cinéma court réellement à sa perte. Sans Cinéma Libre, ce sont des milliers de films d’auteurs qui disparaissent et, avec eux, notre identité nationale.»





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