Obstacle au retour des 103 millions
LA FOI
Fannie OLIVIER

Peu importe l’issue de la grève, les étudiants peuvent être satisfaits de l’ampleur de la mobilisation et du soutien dont ils ont bénéficié jusqu’à aujourd’hui. Ils sont parvenus à rendre intelligible l’impact de la coupure de 103 millions de l’aide financière, à démentir les accusations paternalistes du gouvernement Charest, à faire accepter la légitimité des revendications et à exprimer leur solidarité par une manifestation qui passera à l’histoire. C’est déjà beaucoup.

Il aurait été difficile d’arriver à de tels résultats sans soutien. Les porte-parole du réseau Vigilance regroupant une centaine de groupes sociaux et écologistes et de syndicats ont arboré fièrement le carré rouge, symbole de leur précieux appui aux étudiants. Une majorité de médias ont offert un traitement favorable à la cause. Les syndicats de professeurs et les administrations des universités ont émis des communiqués dans le même sens. Au moment où la grève arrive à un point critique, alors que certaines associations sont en grève depuis plus de trois semaines et risquent de s’essouffler, il est nécessaire que les étudiants pensent à renvoyer l’ascenseur tout en faisant d’une pierre deux coups. Le mouvement aura bientôt dépensé toutes ses énergies et tous ses dollars pour récupérer les fameux 103 millions, alors que le ministre Fournier l’attendra au détour avec la question du dégel des frais de scolarité.

Il est temps d’envisager des stratégies alternatives à l’unique grève et cela passe nécessairement par une alliance avec des regroupements extérieurs aux mouvements étudiants autour d’une cause commune. Face à la grogne généralisée contre le gouvernement Charest, une mobilisation plus étendue semble tout à fait possible. La cause commune : le refus des baisses d’impôt, qui paralyserait la lutte contre la pauvreté, le mouvement écologiste, les salaires des employés de la fonction publique et, bien sûr, le retour des 103 millions.

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Ni un dogme ni une idéologie. C’est ce que Jean Charest a déclaré à propos de son entêtement à vouloir diminuer les impôts québécois. Les baisses d’impôts créeraient selon lui une spirale vertueuse grâce à laquelle l’argent dégagé provoquerait une hausse de la consommation et, par ricochet, de l’emploi. Or, si le lien entre réduction d’impôt et progression de l’emploi peut sembler théoriquement logique, il reste à prouver dans les faits et a souvent été réfuté par des échecs économiques lamentables. Comme toute théorie contestée, on y adhère ou pas. Les effets bénéfiques des baisses d’impôts, ce ne peut donc être qu’un paradigme de l’idéologie économique libérale. Charest à la foi, simplement. Qu’il le veuille ou non, son adhésion à la théorie selon laquelle l’allègement fiscal génère la croissance est de nature idéologique.

Pour soulager les légendaires «monsieur madame Tout-le-monde», dont l’identité reste encore à définir, Jean Charest, «armé» de son nouveau ministre des Finances, suggère un allègement fiscal pour la classe moyenne. Cette classe bien connue à laquelle tous s’identifient sans vraiment y appartenir et qui croule sous le fardeau fiscal «le plus élevé en Amérique du Nord». Il faut selon lui absolument abaisser ce fardeau à la moyenne canadienne, sinon nous risquons un mal impardonnable : être différent. Un peu comme pour la singularité de nos frais de scolarité trop bas selon cette logique.

Or, selon un récent sondage CROP, 70% des Québécois seraient d’accord pour être davantage taxés s’ils avaient l’assurance que l’argent irait à l’éducation et à la lutte contre la pauvreté. Une baisse d’impôt, si elle stimulait l’économie, ne le ferait qu’à court terme, et encore, la consommation générée par une réduction d’impôt devrait être locale, au risque de plutôt stimuler l’économie d’ailleurs. Par ailleurs, les emplois générés ne seraient pas nécessairement de bonne qualité, contrairement aux emplois qui pourraient résulter d’un investissement substantiel en éducation par exemple. Et une réduction de la pauvreté pourrait avoir comme effet d’alléger les coûts pour le domaine de la santé et le domaine judiciaire. Finalement, même si les baisses d’impôts atteignaient leur objectif, l’écart entre les riches et les pauvres ne serait pas obligatoirement amoindri. Ainsi, si Charest est de l’allégeance idéologique en faveur d’un allègement fiscal, c’est tout de même 70% de la population qui n’a pas la foi.

Les étudiants, les groupes sociaux et les syndicats gagneraient tous à s’allier et à profiter de ce scepticisme idéologique. La force du nombre, on le sait, a une incidence incomparable sur le nombre de votes. En appuyant les groupes de lutte contre la pauvreté qui s’indignent contre les coupure de 44 millions dans l’aide sociale, les syndicats qui exigent un dégel des salaires, les écologistes dégoûtés par la mauvaise foi d’une gouvernement qui pervertit le concept de développement durable, le mouvement étudiant exprimerait sa reconnaissance envers des groupes qui l’ont appuyé dans sa lutte. Du même coup, il décuplerait ses forces et multiplierait ses chances d’obtenir gain de cause, tout en faisant la promotion de l’idéal des groupes qui, comme lui, n’ont pas la foi.





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