CHAVEZ CRIS AU MEURTRE
Venezuela
Ismaël HOUDASSINE

«S’il m’arrive quelque chose, le responsable sera le président des États-Unis.» C’est ce qu’a déclaré sans ambages le président de la République bolivarienne du Venezuela, Hugo Chavez, lors de son émission dominicale Aló, Presidente ! C’est sur un ton résolument vindicatif, dont le style populiste n’étonne plus personne au pays, que Chavez a avisé directement son peuple que le gouvernement américain avait la ferme intention de l’assassiner.

D’après Chavez, ses certitudes reposent sur la volonté des Américains de se débarrasser, une fois pour toute, de «l’ami intime de Castro» qui fait du pays, selon la nouvelle chef de la diplomatie américaine, Condoleeza Rice, une «force négative dans la région». Des propos fustigés par le président vénézuélien lorsqu’il a avertit son homologue qu’en cas de menace sérieuse, Bush ferait mieux «d’oublier le pétrole vénézuélien».

En effet, le Venezuela est le cinquième exportateur mondial de pétrole, fournissant 15% des besoins étasuniens. Ces dernières années, les intérêts américains sont fortement malmenés par un président vénézuélien qui n’hésite plus à porter l’étendard de l’anti-impérialisme. Claude Morin, professeur d’histoire de l’Amérique latine à l’Université de Montréal, affirme que «depuis que l’administration américaine a décidé de soutenir l’opposition durant le coup d’État avorté de 2002, Chavez sait qu’il n’a plus rien à perdre».

Le 11 avril 2002, le patronat, la classe moyenne et les médias décident de renverser Chavez. Mais devant le raz-de-marée populaire qui lui affirme son soutien et l’engagement des militaires à rester fidèle au président qu’ils surnomment El Comandante, le coup d’État se résumera à n’être qu’un feu de paille. Un échec d’autant plus cuisant pour l’opposition que Chavez ressortira grandi par ce plébiscite.

Une vision socialiste pour l’Amérique du Sud

Hugo Chavez se veut le chantre de l’altermondialisme, ce qui en fait grogner plus d’un à la Maison blanche. L’administration Bush n’a jamais caché son mécontentement contre la venue du président vénézuélien, pourtant élu démocratiquement en 1998. «Avec son projet d’unifier l’Amérique latine, Hugo Chavez veut exclure délibérément les États-Unis», poursuit Claude Morin. Une vision qui s’oppose à la doctrine Monrœ (politique hégémonique des États-Unis en Amérique latine depuis 1823). «Par conséquent, il est normal que les Américains lui en veuillent.»

Le Comandate s’enorgueillit d’être devenu un symbole d’espoir pour le peuple vénézuélien. En particulier ceux issus des classes sociales les plus pauvres. Ils voient en lui un homme capable de résoudre tous leurs problèmes. «Avec sa facilité d’élocution issue de la culture populaire vénézuélienne, Chavez veut convaincre la population que derrière chaque ennemi du Venezuela se cache le visage de l’administration Bush», fait observer Claude Morin. Malgré les menaces sérieuses qui pèsent sur le président vénézuélien, le professeur d’histoire croit toutefois que «le président, courageux, n’a que faire des intentions américaines.»

Un jugement que ne partage pas entièrement George Bastin. Membre actif de l’association Amitié Québec-Venezuela, le professeur de linguistique et de traduction à l’Université de Montréal, naturalisé vénézuélien, n’hésite pas à traiter Chavez de «démagogue». Selon lui, «il existe une obsession au Venezuela de toujours rendre responsables les Américains. Mais, dans les faits, les deux gouvernements marchent main dans la main puisque les États-Unis ont besoin du pétrole et que Chavez ne peut se passer des dollars américains pour mener à bien sa politique sociale.»

Le pétrole, encore le pétrole

Depuis, le président vénézuélien multiplie les relations avec des pays que les Américains estiment «peu recommandables». Cuba tout d’abord, où une coopération accrue s’est créée entre les deux pays. Les États-Unis font subir au régime castriste un embargo économique depuis plus de quarante ans. Avec la chute de l’Union-soviétique et l’arrêt de l’aide qui en découlait, Cuba s’est vu forcé de trouver rapidement des alliés économiques. Le Venezuela donne gracieusement son pétrole en échange de la matière grise cubaine. On a vu dernièrement des médecins cubains offrir leurs services gratuitement aux populations des quartiers défavorisés de Caracas.

En janvier dernier, Chavez recevait une importante délégation chinoise. Les discussions ont évidemment porté sur les ressources pétrolifères. À Pékin, les dirigeants veulent obtenir une participation dans le secteur gazier et pétrolier vénézuélien. Les Chinois entendent bien, grâce aux dizaines d’ententes de principe signées avec ce pays, inaugurer un avenir positif en matière d’accès direct au continent latino-américain. Un détail non négligeable pour la Chine dont les besoins énergétiques ont explosé ces dernières années.

La semaine dernière, The Economist soulevait les doutes de Washington qui se demande si Caracas ne prépare pas incognito une diversification de ses exportations pétrolières au profit de la Chine. Des inquiétudes qui s’ajoutent aux visées militaires d’Hugo Chavez. Récemment, le président vénézuélien a commencé à réformer la défense nationale sur le modèle cubain. De petites unités de défense civile composées au maximum de 500 individus. Elles ont pour objectif de préparer une résistance armée à une éventuelle invasion américaine.

En plus de l’achat de 40 hélicoptères Mi35 à la Russie, Caracas tente de se procurer 24 avions d’attaque Super-Tucano au Brésil ainsi que des bateaux d’escorte en Espagne. Les inquiétudes de Washington sont donc grandes puisqu’on redoute que la démocratie vénézuélienne ne se transforme en dictature. D’ailleurs, toutes les tentatives d’isoler le Venezuela sur la scène internationale se sont conclues par un échec retentissant pour le gouvernement américain, notait Richard Lapper, directeur de l’information sur l’Amérique latine pour le Financial Times.

Il ne reste plus que la thèse de l’assassinat. Claude Morin estime qu’il est fort probable que les Américains en arrivent à cette conclusion. Les rumeurs vont bon train. «Certains affirment que des milices anti-Chavez, financées pas les anti-Castro de Miami, s’entraînent dans des camps militaires en Floride en attendant que leur soit donné le feu vert.» Sans vouloir confirmer de telles allégations, le professeur tient à préciser que «le président vénézuélien a tellement d’ennemis que les États-Unis ne s’impliqueront jamais directement dans sa disparition. Mais en cas d’assassinat, il est certain que les Américains y seront pour quelque chose».

De son côté, Georges Bastin trouve invraisemblable la menace d’un assassinat. «Les États-Unis en ont trop sur les bras avec le bourbier irakien pour aller s’aventurer dans une nouvelle escalade au Venezuela.» L’annuaire économique et géopolitique mondial, L’état du monde 2005, n’est pas tendre envers la situation politique du Venezuela. Frédérique Langue soulève dans son article une «radicalisation du régime». Le gouvernement doit aussi confronter la récession la plus marquée de son histoire. Dans ce contexte difficile et malgré les discours officiels, il se peut que les cris au loup du Comandante ne soient, en réalité, que le prétexte non avoué de détourner l’opinion publique des déboires économiques qui continuent de jeter à la rue des pauvres, en sacrifiant ce que fut l’essentiel de l’électorat «chaviste».







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