MILITER POUR SUBSISTER
La situation paysanne en France
Maxime JUNEAU-HOTTE (correspondant à Lyon, France)

Les paysans français mènent des luttes sur plusieurs fronts : au niveau local, national et international pour continuer leur production agricole à petite échelle. Une centaine de conférenciers proches du monde paysan, réunis du 25 au 27 février au salon Primevère à Lyon en France, se sont emparés de la place publique pour dénoncer les dangers qui guettent l’agriculture et trouver les façons de les combattre. Pour sa 19e édition annuelle, ce salon de l’écologie et des alternatives avait comme thématique centrale l’avenir de la paysannerie.

«Nous sommes attaqués sur tous les fronts. La petite paysannerie est en train de disparaître et le désespoir gagne du terrain. C’est la guerre! Je dois me battre même si j’aimerais vivre autre chose.» Ces propos d’Isabelle Lévesque-Géris reflètent la double vie du paysan-militant. Ils s’occupent de leur ferme, sans vacances, sans fin de semaines et ils doivent lutter. Ils sont confrontés aux géants de l’agroalimentaire, aux firmes multinationales qui font la promotion des cultures génétiquement modifiées. Ils ont le sentiment d’être oubliés par la population citoyenne et négligés par le gouvernement. «Les normes sont faites pour les gros de la production alimentaire et aucune distinction n’est faite pour notre mode de production», rajoute-t-elle. Au fil des années, les normes sanitaires ont évolué à mesure que l’industrialisation avançait. Par exemple, la température normative d’entreposage des carcasses de porc était de sept degrés Celsius, pour passer à quatre et elle changera prochainement pour atteindre le zéro degré. Ce changement ne s’explique pas par des mesures plus préventives de la part des autorités, mais par le fait que la concentration d’eau dans le porc industriel a augmenté considérablement, élevant le risque bactériologique. «Le porc industriel est bourré d’eau, car il est poussé à la maturité en cinq mois. Je suis soumise à la même législation que ces producteurs, même si mon porc bio atteindra l’âge de douze mois», dit-elle.

Les paysans qui préfèrent utiliser les méthodes traditionnelles et bio se voient fermer plusieurs portes. Pour commercialiser leur production dans les grandes surfaces, ils doivent respecter les espèces cataloguées. Il existe un catalogue français et un propre à l’Union européenne. «Ils ont été instaurés officiellement pour le bien du consommateur, afin qu’il puisse retrouver partout des produits stables et homogènes. Mais en réalité, c’est dans l’intérêt de l’industriel», affirme Guy Kastler, membre du réseau Semences Paysannes. Ce réseau a pour mission la sauvegarde et l’amélioration de la biodiversité des semences et des plants dans les fermes. Pour inscrire une espèce dans le catalogue français, il en coûte 15 000 euros (environ 25 000$). «Il est impossible pour nous, petits producteurs, d’inscrire nos semences dans ce catalogue. C’est pourquoi nous voulons créer notre propre catalogue et qu’il soit respecté», avance Guy Kastler. Il est illégal d’échanger des semences non cataloguées. Pour préserver une biodiversité de production, les paysans optent pour l’échange de boutures, sinon pour l’illégalité. «Vous n’avez pas le droit de désobéir, vous en avez le devoir», affirme Guy Kastler.

Une adaptation inversée

Plusieurs agriculteurs essaient de trouver des contrefaçons au modèle de production industriel. Selon eux, il n’est pas impératif de devoir utiliser les engrais et pesticides chimiques. «Dans l’agriculture biologique, on choisit les plants adaptés au terroir. Alors que, dans l’agriculture industrielle, on adapte le terroir à la plante, par l’utilisation d’engrais et pesticides chimiques. Les sols sont détruits et rendus artificiels pour permettre cette standardisation», continue Guy Kastler. Cette mécanisation et cette utilisation de produits chimiques enrayent des caractéristiques naturelles des sols, comme certains champignons qui rendent l’azote des sols absorbable par la plante. L’utilisation d’azote soluble est devenue nécessaire. Les pesticides empêchent les plants de se doter de système de défenses, des antioxydants, pourtant bénéfiques pour la santé de l’homme ensuite. «Les OGM ne sont que la dernière trouvaille de ces industriels. Je remercie ces OGM, car ils ont permis un réveil de la population, ce dont nous avons grandement besoin», soutient Guy Kastler.

«Les paysans, près de la terre et de l’environnement, sont devenus des agriculteurs, des entrepreneurs motivés par les profits», affirme Denis Juhé, président de Biobourgogne. Son organisation fait la promotion de l’agriculture bio dans la région française de Bourgogne. «Nous avons conservé la mentalité d’après-guerre où, pour contrer la famine, nous avons établi les diktats européens de la Politique agricole commune (PAC). Nous sommes toujours dans ce mythe du productivisme où moins d’agriculteurs pourront produire plus», dit-il. Depuis, le nombre d’agriculteurs a effectivement diminué. La population paysanne ne représente plus que quatre pour cent de la population française.

Lutte internationale

Plusieurs conférenciers ont mentionné que la situation internationale de la paysannerie est différente. Ils représentent plus de 50% des travailleurs mondiaux. «Il faut se joindre à la force du nombre international pour survivre. Mais aussi parce que les politiques agricoles du Nord ont des répercussions sur celles du Sud. Nos dirigeants européens continuent de subventionner les exportations sur des produits comme le riz. Ce riz, les pays importateurs peuvent facilement en être autarcique. Les grands de ce monde profitent de la misère des pauvres pour envahir leur marché et cela a été flagrant récemment après le tsunami en Indonésie», affirme le célèbre José Bové, paysan et militant altermondialiste.

José Bové fait partie de l’organisation Via Campesina qui lutte entre autres pour un changement radical des politiques agricoles européennes. Il s’oppose notamment au projet de Constitution européenne, sujet d’actualité en Europe (les sondages montrent le oui en avance par environ 60 à 65% en France). «Cette constitution veut augmenter la capacité agricole. Il n’y a pas un mot sur les réalités sociales des agriculteurs. Nous devons dire non, ne serait-ce que pour donner l’exemple. Je dis non parce que j’aime l’Europe», dit-il. Interrogé au sujet d’une éventuelle insertion dans un parti politique, M. Bové se montre réticent. Il préconise plutôt l’action directe et cite en exemple l’usine de Coca-Cola en Indonésie. Cette usine puisait beaucoup d’eau de la nappe phréatique, au point où des agriculteurs ont manqué d’eau. Ils ont fait un sit-in pacifique pendant deux ans et demi devant l’usine jusqu’à ce qu’elle ferme ses portes. «L’action directe est plus amusante et plus efficace. Tout le monde peut le faire, utilisez votre imagination. Écrivez des slogans anti-OGM sur les camions des multinationales ou allez rejoindre les faucheurs volontaires!», lance-t-il.

Le vandalisme prend le champ

Ces faucheurs volontaires sont des milliers de gens qui, après des pétitions inefficaces contre les OGM, ont choisi la désobéissance civile. «Nous fauchons des champs contenant des semences génétiquement modifiées en plein jour et à visages découverts. Je n’ai rien contre la recherche scientifique, mais qu’ils la fassent en laboratoires fermés. Nous ne voulons pas de cette expérimentation à ciel ouvert qui viendra contaminer nos cultures biologiques. Ces promoteurs d’OGM n’ont qu’à aller dans les pays d’OGM-libres comme le Canada et les États-Unis», affirme Olivier Keller, un de ces faucheurs qui fera face à un procès à la fin du mois de mars, avec 223 compagnons.





Article précédent | Courrier | Haut | Article suivant