LE DEVOIR DE L'AVENTURE
Christian Blanchard et Marie Collin
Propos recueillis par Samuel Auger

Un Québécois rêveur, sportif et romantique et une Française intellectuelle qui a les pieds bien sur terre. Partenaires autant dans la vie que sur la route, Christian Blanchard et Marie Collin entreprendront en mai 2005 le Tour des Amériques Vert demain, un périple sur deux roues qui sillonnera 45 000 km. Trois années pour sensibiliser trois continents sur les enjeux environnementaux de notre époque. Et une rencontre du Quartier Libre pour mieux comprendre le cheminement derrière l’aventure.

Quartier Libre : D’où est venue la motivation initiale pour ce projet?

Christian Blanchard : Au départ, je réfléchissais à un projet pour faire suite à un voyage en Inde. Le voyage devait occuper une place importante dans ce projet, tout comme le sport. Le vélo est donc venu naturellement. Toutefois, je crois qu’un voyage ne doit pas être fait uniquement dans le but d’avoir du plaisir ou de simplement voyager. Il doit comporter une forme d’implication sociale. Je me suis alors interrogé sur les causes qui m’intéressaient, dont la promotion de la paix et les nations autochtones. La cause environnementale est toutefois devenue dominante.

Marie Collin : En 2001, Christian a commencé à me convaincre de me joindre à son projet. Au début, il s’agissait d’un tour pour la paix. Je devais être Française dans l’âme, car je trouvais que la paix pouvait être facilement perçue comme quelque chose d’utopique. C’est un peu fumeux et ésotérique comme concept, et je ne me sentais pas très à l’aise avec ça. Au même moment, la conscience environnementale aux États-Unis s’est vraiment développée et exacerbée. C’est quelque chose que j’ai beaucoup senti dans la vie quotidienne lors de mon séjour dans ce pays. Cela me rendait folle de voir leur gestion de l’énergie. À cette époque, Christian et moi nous impliquions pas mal au niveau social : moi dans la National Organisation for Women et lui dans le Alaska Wilderness League. C’est durant cette période que s’est surtout développée notre conscience sociale et environnementale.

Q. L. : Comment votre conscience environnementale s’est-elle transformée en décision de parcourir les Amériques à vélo?

M. C. : Pour Christian, l’objectif était de partir en vélo et ensuite de voir quelle cause pouvait bien s’y greffer. Pour moi, c’était l’inverse. Je suis un peu plus intellectuelle, alors c’est la cause d’abord et le moyen ensuite.

C. B. : Il s’agit simplement d’être conséquent avec soi-même. On ne peut pas faire une tournée de sensibilisation sur l’environnement en camionnette. Nous voulons inciter les gens à pédaler, à aller travailler à vélo, alors il faut pouvoir se citer soi-même en exemple. Le trajet en est d’ailleurs le reflet: il s’agit d’une boucle qui traverse les trois Amériques. Nous partons à Montréal et revenons à Montréal. Le but est de se servir le moins possible des autres moyens de transport tout au long du trajet. Ce n’est pas un rejet catégorique par contre; nous utilisons par exemple les services de CommunAuto, un de nos commanditaires. Il s’agit d’en faire une utilisation plus réfléchie. Le vélo est simplement l’instrument utilisé pour amener les gens à prendre conscience des choix qu’ils prennent. Dans certains cas, le vélo sera directement mis de l’avant. Par exemple, avec Cyclo Nord-Sud (NDLR : voir l’article en page 16), le vélo devient un gagne-pain et un symbole de solidarité internationale. Nous voulons également affaiblir le culte de l’automobile en tant que moyen de transport individuel où nous sommes isolés des autres. Lorsque l’on se promène à vélo et que l’on croise quelqu’un, il y a une proximité et un sourire qui se dégage.

Q. L. : Pourquoi avoir choisi l’Amérique et non pas l’Europe?

M. C. : Au tout début, cela nous permettait de tricher, dans le sens où nous pouvions parcourir tout le continent sans avoir recours à l’avion. Mais il y aussi le fait qu’avec trois continents liés, cela nous permettait de faire le tour d’un concentré d’humanité. On retrouve donc autant les pays du Nord que les pays du Sud, les métropoles et les régions, les gens pauvres et les riches. En terme de distance, cela représente la circonférence de la terre.

Q. L. : Avez-vous peur que les gens voient votre geste comme un exploit sportif, ce qui pourrait alimenter une perception que le vélo n’est pas accessible à tous?

C. B. : C’est l’ampleur dans le temps du projet qui donne cette impression. Chaque jour, nous n’allons faire que de 40 à 85 kilomètres. C’est donc une manière également de faire la promotion du cyclotourisme, entre autres en France où ce n’est pas très répandu. L’été, si la pollution augmente, c’est justement parce que beaucoup de gens décident de partir en voyage en voiture. Nous démontrons que c’est humain de se déplacer à vélo, indépendamment de l’ampleur du projet. Il ne faut pas banaliser l’aspect aventure non plus. Lorsque nous allons avoir fait la moitié du chemin, les gens que nous rencontrerons seront impressionnés par le périple, et c’est à cet instant que nous pourrons vraiment transmettre notre message.

M. C. : Pour moi, ce n’est pas un exploit sportif. C’est une manière de prouver que, en comparaison, aller de chez soi au bureau à vélo, c’est à la portée de tous. Également, le fait que nous roulons par tous les temps possibles montre que c’est très accessible. Dans mon cas, je suis paresseuse. Je vais plus vite à vélo que si je conduisais ou bien que si je prenais le bus. Cela me permet donc d’arriver à l’heure tout en dormant plus tard le matin! Le culte de l’automobile est tellement bien ancré chez les gens qu’ils ne réalisent pas que des moyens de transport alternatifs peuvent être non seulement plus économiques, mais aussi plus rapides. Ils recourent toutefois à une solution toute faite : l’automobile.

Q. L. Vous choisissez la voie de la sensibilisation pour augmenter la popularité du vélo en donnant des conférences sur la route. Croyez-vous que le vélo doit maintenant entrer dans l’arène politique pour prendre sa place?

M. C. : Le député de ma circonscription en France a déposé une loi sur le vélo. Il souhaiterait qu’une taxe soit prélevée sur la construction des routes. Par exemple, à chaque nouveau chantier, 1% du budget doit aller aux développements d’aménagements pour cyclistes. Ça commence à devenir, en France, un cheval de bataille politique, tant au niveau de l’accès que de la sécurité. Il faut aussi éduquer les automobilistes autant que les cyclistes. Nous travaillons en partenariat avec Cadr67, à Strasbourg, et leur message est que l’automobiliste doit faire attention au cycliste, et le cycliste doit faire attention au piéton. C’est toujours celui qui est potentiellement plus dangereux pour l’autre qui doit redoubler de vigilance.

C. B. : Vous connaissez Jack Layton? C’est un chef de parti qui se rend au parlement à vélo. C’est tout à fait compatible avec notre démarche à nous qui est celle de donner l’exemple. Il y a tout un travail à faire au niveau de la promotion de ces habitudes, que ce soit chez les entreprises, le gouvernement ou devant les fonctionnaires. Il faut favoriser l’implantation de vestiaires et d’endroits pour garer son vélo. La compagnie CGI prête des vélos à ses employés le midi pour qu’ils puissent se déplacer au centre-ville.

Q. L. : Quelle est la réaction des gens lorsque vous leur présentez votre projet?

C. B. : Un des commentaires que j’entends souvent est que nous sommes courageux. Je ne sais pas quoi répondre. C’est sûr que certains matins, lorsque tu dois pédaler dans le verglas, ce n’est pas toujours évident. Mais la personne qui est prise dans un bouchon de circulation a aussi ses problèmes. Ce n’est donc pas tellement du courage, mais plutôt un choix que l’on fait. Certains nous disent que ce n’est pas possible, que les gens ne vont pas changer leurs habitudes devant notre message. Il s’agit d’un premier pas. C’est un projet de vie que nous faisons. À la fin de notre voyage, nous allons déterminer quel aspect nous a le plus marqué. Je peux par exemple décider que la promotion du cyclotourisme est le meilleur moyen d’avoir des retombées concrètes.

M. C. : Si l’on parle de l’aspect sportif, soit les gens nous disent que nous sommes fous, soit ils nous admirent. Quant au côté environnemental, on peut se faire dire en France que nous allons être reçus comme des donneurs de leçons. Or, nous cherchons surtout à valoriser les pratiques écologiques de tout le monde, pas seulement les nôtres.

C. B. : Un exemple très concret de cela se trouve en Colombie, à Bógota. On y trouve une boulangerie qui a échangé ses 200 camions contre 800 tricycles. C’est concret et c’est réalisable dans plusieurs endroits. Nous attendons aussi le commentaire suivant : «Vous allez dire aux pauvres gens du Sud d’utiliser leur vélo.» Au contraire, je crois qu’il serait temps d’inclure dès le départ les gens du Sud dans un projet, et non pas de développer un modèle environnemental au Nord qui fonctionne bien pour aller leur vendre par après. Le problème ne se situe pas qu’aux États-Unis; il ne faut pas exclure les gens sous prétexte qu’ils n’ont pas de moyens. Ça ne me gêne pas de faire la promotion de l’environnement en Bolivie, et surtout de me rendre compte qu’ils ont souvent des choses à nous apprendre sur le plan environnemental.




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