![]() |
|
|
AU RISQUE D'ÊTRE PERTINENT André Boisclair : Je suis défi-nitivement rentré en politique jeune. Trop jeune? Je ne pense pas. Mais le fait que je sois rentré jeune, et avec l’expérience qui était la mienne à l’époque, vient limiter ce que pourrait être mon engagement politique. Je sais pertinemment que si je veux rester en contact avec la jeunesse, tenir un discours sur l’excellence, inciter les jeunes à poursuivre leurs études et à s’ouvrir sur l’étranger, je ne peux pas ne pas m’imposer moi-même ce parcours. J’ai ce désir de ne pas me laisser dépasser par cette nouvelle vague de citoyens, intelligents et scolarisés comme jamais. Jonathan Valois, le député de Joliette et mon ancien attaché politique, a fait son entrée à l’opposition avec une maîtrise en sociologie. Un de mes employés est retourné faire des études alors que moi je faisais le fin à l’Assemblée nationale! Maintenant, il est sur le même parquet que moi avec sa maîtrise. Je ne peux pas laisser l’élève dépasser le maître! Je ne peux pas vivre avec cela. Q. L. : Sentez-vous le besoin d’être un modèle? A. B. : Je sens que je suis encore relativement jeune. Pour continuer à être utile, je dois être capable de jouer un rôle dans le monde mondialisé dans lequel nous vivons. Je ne peux plus penser la politique québécoise ou même la réalité économique québécoise sans avoir une certaine connaissance de la scène internationale. Je veux demeurer pertinent. Ce retour aux études est essentiel. La politique n’est pas l’art de frétiller dans l’actualité, c’est d’être capable de s’adapter à son temps. J’ai donc cette crainte de me sentir dépassé, malgré mon âge, et de ne pas être pas au parfait diapason avec une jeunesse qui est en concurrence avec des jeunes de partout à travers le monde. Q. L. : Ce désir de retourner aux études est-il présent depuis longtemps? A. B. : J’ai toujours porté avec moi une réelle insécurité du fait que je n’avais pas terminé mon baccalauréat en sciences économiques. J’ai toujours eu peur qu’on me voie comme un décrocheur; j’en étais un d’une certaine façon. Q. L. : Étiez-vous dans une zone de confort en politique? A. B. : J’étais très à l’aise en politique. Trop peut-être. Cela me faisait peur. J’ai réussi à déplacer de gros blocs sur l’échiquier politique : la politique de l’eau, les contrats de ville avec Montréal et Québec, etc. Par contre, ces changements sont en marge par rapport à ceux que doit s’imposer la société québécoise. Il faut avoir du recul pour mettre les choses dans un contexte historique. Le défi politique est aussi d’avoir l’humilité de placer le cheminement du peuple québécois dans ce contexte; ce n’est pas vrai que chaque génération va réinventer l’histoire. Il faut ensuite avoir suffisamment de connaissances pour placer ce continuum dans une nouvelle donne internationale. Finalement, il faut trouver les mots simples, justes et percutants pour parler aux Québécois. Pour parvenir à faire tout cela, je ne vois pas d’autres moyens que de replonger dans les livres et de m’inspirer de ce qui se passe ailleurs. Les Québécois ne vont pas tout réinventer sur tous les sujets! Les étudiants les plus performants que je connaisse sont les Indiens. Ils sont incroyables! Leur niveau d’éducation et de productivité est en croissance. On ne peut plus parler du développement économique du Québec sans avoir une profonde connaissance de ce qui se passe là-bas. Q. L : Pourquoi avoir choisi d’étudier à Harvard? A. B. : Je vais faire une maîtrise en administration publique à la Kennedy School of Government, qui est affiliée à Harvard. En premier lieu, je voulais être aux États-Unis durant la présidentielle américaine. Deuxièmement, je souhaitais étudier dans un établissement réputé comme progressiste. Finalement, je voulais habiter en Nouvelle-Angleterre, car il s’agit d’une partie du globe qui a un destin très proche du nôtre. Les universités américaines sont colorées politiquement: c’est un réseau de démocrates qui enseignent au Kennedy School. La question n’est toutefois pas de choisir uniquement la meilleure université. Avant tout, pour la première fois de ma vie, je voulais aller vivre à l’étranger. Q. L. : Comment vivez-vous le fait de vous fondre à nouveau dans la masse? A. B. : C’est avec le plus grand plaisir que je vais étudier en jeans et rouler à vélo plutôt qu’en limousine. Je vis dans un milieu où ce qui est important n’est pas ce que l’on représente, mais bien sa qualité de pensée. Lorsque je me retrouve devant une page blanche, il n’y aucun attaché politique à mes côtés. Ce ne sont pas les militants ou les membres du parti qui sont là pour tenir ma plume. Depuis quinze ans, j’ai toujours réalisé quelque chose à travers ma famille politique. C’est maintenant la première fois que je réalise quelque chose pour moi. Q. L. : Plus de députés devraient-t-ils prendre une pause pour se ressourcer? A. B. : La politique ne peut pas être vue comme une carrière. Ce n’est pas quelque chose que l’on fait du point A pour se rendre au point Z. C’est un engagement que l’on prend à un certain moment dans le temps. Ça a été le cas de René Lévesque, de Lucien Bouchard, de Jacques Parizeau et de Bernard Landry. On ne peut pas faire carrière toute sa vie dans ce milieu; la politique est une occasion de servir le public. Je n’ai jamais eu l’ambition de passer toute ma vie en politique. Si tel était le cas, cela aurait été une erreur: je serais demeuré dans ma zone de confort et j’aurais été vite discrédité. Q. L. : À l’heure ou le Parti québécois s’entre-déchire, que signifie pour vous le droit de réserve? A. B. : Silence radio. Je le fais par choix. Je ne peux pas partir et être constamment interrogé par les médias. Donc, essentiellement, ce sera un silence radio… à moins que je sente que les choses dérapent et je devrai alors intervenir. Pour l’instant, je suis à temps plein dans mes études. J’ai un grand plaisir à devenir simple observateur de la scène politique. Dans les cours, je peux toutefois être forcé de me prononcer sur certaines questions. Mais il faut être prudent. Il y a une certaine réserve même à l’intérieur des salles de cours. Si je côtoie une haut-fonctionnaire du ministère de la Justice dans mes cours, elle n’a aucun intérêt a me donner certaines informations. C’est un petit monde, et je suis convaincu que les services de renseignement américain sont présents sur le campus. Je vois combien le débat israélo-palestinien est présent sur le campus, et comment le débat entre républicains et démocrates est à trancher au couteau. Par contre, il y a une bien plus grande liberté que devant dix ou quinze journalistes qui vous interviewent. Q. L. : Y a-t-il des questions pour lesquelles vous deviez quitter le Québec pour trouver des réponses? A. B. : Je ne fuis pas que le Québec, qu’on se comprenne bien. Mais je pense que l’État québécois est pris avec un problème structurel qui va bien au-delà des conjonctures. La question de la démographie, l’étranglement fiscal que nous impose le gouvernement fédéral, la mondialisation que nous souhaitons plus humanisée. Ce sont des questions que nous avons parfois de la difficulté à articuler. Nous avons des difficultés à relativiser nos problèmes. On ne peut d’une part manifester contre la mondialisation et d’autre part se réjouir des succès de Bombardier. On ne peut pas se réjouir de vivre dans une société d’abondance tout en se plaignant des marchés qui nous fournissent cette abondance. Les gens qui s’émeuvent contre les méga-porcheries sont les mêmes qui vont acheter chez Wal-Mart. Il existe des contradictions, car on ne met pas les choses dans leur juste contexte. Au début du siècle, nous avons mondialisé les facteurs de production. Avec la révolution technologique, nous les avons développés encore davantage. Puis les entreprises se sont mondialisées et les capitaux se sont mis à circuler plus librement. Ce qui nous attend demain, c’est un monde où les individus vont se mondialiser. La question que l’on doit se poser à l’université est: quelles seront les compétences que l’on aura pour jouer dans ce monde sans être exclu? Mon choix à moi, c’est qu’il faut bien comprendre autant le secteur public que le privé. Sans oublier le troisième secteur, l’économie sociale et solidaire. |
|