MÉTIER: CHERCHEUSE DE PLOMB
Sénégal
Moussa Gassama

(Syfia Sénégal) À Dakar, des femmes extraient du plomb des batteries usagées et le revendent aux pêcheurs. Une activité certes rentable mais très risquée pour la santé.

À l’aide d’une louche, Mme Aïda Diagne, tout en sueur, récupère délicatement un liquide noirâtre dans une marmite depuis longtemps sur le feu. C’est du plomb. Il provient de la fonte des grilles de batteries d’automobiles usagées. Une fois refroidi, le liquide épouse la forme du récipient qui le contient. Par ces gestes méticuleux, mais ô combien risqués, cette chercheuse de plomb, la quarantaine révolue, récupère dans la journée une vingtaine de kilos de ce métal gris destiné à lester lignes et filets de pêche.

Depuis plus d’une décennie, Aïda Diagne et une dizaine d’autres femmes mènent cette activité à Colobane, un quartier populeux de Dakar. Insolites, ces opérations qui se déroulent en plein air et sous un soleil de… plomb leur permettent de recycler une centaine de batteries par jour. Les femmes s’approvisionnent dans les garages automobiles où de jeunes apprentis se chargent de dépecer de vieilles batteries. Ils y plongent alors leurs mains pour en extraire de petites grilles appelées éléments + et –. Deux cuissons sont alors nécessaires pour en extraire le plomb, vendu pour moins d’un dollars canadien.

Les clients sont les pêcheurs traditionnels. En fins artisans, ils transforment à leur tour ce métal en plombées (thioumbou en wolof) destinées à lester lignes et filets de pêche. Elles sont vendues sur le marché entre 150 Fcfa et 300 Fcfa l’unité en fonction du type de poissons recherché. «Pour prendre des poulpes, ces plombées sont enveloppées dans du plastique. L’effet lumineux attire les poulpes qui vivent au fond de la mer», explique Moussa Diallo, un pêcheur de Soumbédioune, célèbre criée au poisson de Dakar. Selon lui, ce plomb n’est vendu nulle part ailleurs. Ces femmes en ont le monopole localement. Pour Mame Mor Thiam, un ancien pêcheur qui connaît bien cette filière, les tuyauteries, tout comme les fils électriques des anciennes maisons coloniales, sont aussi des sources de récupération du plomb. Mais aujourd’hui celui sorti des batteries a la cote.

Au Sénégal, où la pêche artisanale est très développée, les clients ne manquent pas. Certains viennent même sur place passer des commandes dont certaines, venant de la Casamance, avoisinent les 200 000 Fcfa,

Brûlures et saturnisme

Il n’est donc pas étonnant que ces chercheuses de plomb ne soient pas prêtes à abandonner ce métier qui rapporte et leur permet de vivre dignement avec leurs familles. «Avec nos revenus, nous participons à des tontines, ce qui nous facilite l’achat de meubles, de bijoux, mais cela nous permet aussi de venir en aide à nos maris en difficulté», confie Mme Siré Fall, qui habite la Médina. Pourtant, elles sont conscientes des risques. «On sait qu’inhaler à longueur de journée de la fumée en brûlant des batteries contenant des acides n’est pas bon pour la santé. Mais que peut-on faire d’autre ?», interroge, fataliste, Aïda Diagne.

«Il arrive souvent que le liquide nous brûle», renchérit Siré Fall, sa collègue, en montrant une plaie à l’avant-bras droit. Les vieux gants en plastique avec lesquels elles se protègent les mains n’empêchent pas l’apparition de boutons et de tâches noirâtres sur leur corps. La manipulation des restes d’acides contenus dans ces batteries, l’exposition au soleil conjuguée aux effets du feu, de la fumée et des sels de plomb usent ces femmes avant l’âge.

Leurs maux de tête répétés, qui ne semblent guère les décourager, sont peut-être les premiers symptômes du saturnisme. L’ingestion ou l’inhalation de plomb sont, en effet, toxiques. Elle provoque des troubles digestifs, des anémies réversibles et des attaques du système nerveux qui sont, elles, irréversibles. Une fois dans l’organisme, le plomb est stocké, notamment dans les os d’où il peut être libéré dans le sang, des années ou même des dizaines d’années plus tard. La plombémie provoque atteintes rénales, insomnies, diminution de la libido, tension artérielle. «Le fait d’inhaler pendant longtemps des produits neurotoxiques comme l’acide fait fondre la graisse cérébrale et la conséquence directe est le coma», souligne aussi le Dr Ngaïdo Ndiaye du service de neurologie de l’Hôpital Fann de Dakar.

Aujourd’hui, si ces chercheuses de plomb semblent faire fi des risques, les riverains, eux, sont inquiets et ont déjà une fois appelé la police. Une descente qui laisse de marbre ces femmes qui n’ont pas encore assez de plomb dans la tête pour renoncer à cette activité. Pour preuve, leurs éclats de rires à chaque menace pour les déloger.







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