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RICOCHETS Ralph est un caillou. Un caillou obstiné à demeurer dans votre chaussure, à se glisser entre vos orteils, à se loger là où ça fait le plus mal quand vous marchez. Même quand vous pensez vous en être débarrassé pour de bon, il resurgit, avec la même désinvolture bornée, décidé à vous irriter inlassablement la plante du pied, à vous faire boiter légèrement, à vous faire tomber, même. La force du petit caillou réside dans son obstination. Le candidat indépendant aux présidentielles américaines Ralph Nader est une vieille pierre qui roule sa bosse depuis les années soixante et qui a su s’immiscer dans les chaussures de plusieurs. D’un naturel combatif, il a échaudé le gros orteil de General Motors en publiant un rapport accablant, Unsafe at Any Speed, en 1965 et a poursuivi sa quête, entre autres, pour la protection des consommateurs avec la précision du caillou qui sait toujours se coincer au bon endroit pour que ça fasse mal. En 1974, un rapport du U.S. News and World Report plaçait Nader au quatrième rang en tant que personnage politique le plus influent de son pays. Depuis, il s’est trouvé une nouvelle victime, du moins aux yeux de celle-ci: le Parti démocrate ne sait plus comment se débarasser de ce trouble-fête à la volonté solide comme le roc. Aux élections de 2000, Ralph Nader s’était présenté sous la bannière du Parti vert et avait récolté un maigre 2,7% des suffrages, près de la moitié de son objectif de 5% lui permettant de toucher des subventions gouvernementales pour la course de 2004. En Floride, son score n’était que de 1,6%, mais les 97488 votes enregistrés à son nom étaient cependant nettement supérieurs aux 537 votes qui ont permis à Bush de battre Gore dans cet État, de s’emparer des 27 grands électeurs de la Floride et de devenir président. Selon les démocrates, les partisans de Nader auraient naturellement voté pour eux si Nader n’avait pas été dans la course. Ils ont donc collé à Nader l’étiquette de «spoiler», de vilain gâcheur qui a fait gagner l’élection à George Bush. Ils auraient espéré que Nader retienne la leçon. Mais non. Désormais à titre de candidat indépendant, Nader est inscrit sur les bulletins de vote de 34 États. Les sondages démontrent que s’il se ralliait à John Kerry, il pourrait modifier le sort de neuf «swing states» : le Colorado, la Floride, l’Iowa, le Maine, le Minnesota, le Nevada, le New Hampshire, le Nouveau Mexique et le Wisconsin. Dans la lutte serrée qui s’annonce entre Kerry et Bush, on n’aura jamais vu caillou aussi énervant dans le soulier des démocrates et autres «Anybody but Bush». Avec entêtement, il refuse l’accusation selon laquelle il gâche l’élection et vole des votes aux démocrates. «Tout le monde essaie de tirer des votes de tout le monde. Soit nous sommes tous des gâcheurs, soit aucun de nous ne l’est.» L’idée de ce caillou est de s’insérer dans l’engrenage de la machine et de la faire dérailler. Voter pour Kerry ou voter pour Bush, c’est du pareil au même pour Nader, c’est voter pour le statisme, le corporatisme, la destruction de l’environnement, la fausse démocratie. Sa présence à long terme peut faire tomber le bipartisme américain, selon lui. «On doit perdre pour gagner», croit-il. «Tu dois être prêt à perdre, à te battre, et perdre et te battre, et perdre et te battre. Jusqu’à ce tu gagnes l’agenda politique.» La machine démocrate ne peut toutefois pas blâmer un seul caillou pour sa déconfiture de 2000. D’une part, d’après les sondages de Gallup, les supporters de Nader étaient radicalement différents de ceux de Gore. Le supporter type de Nader était jeune, de sexe masculin, non religieux, possédant un niveau d’éducation élevé et vivant dans les milieux ruraux. Ceux qui ont voté pour Gore contrastent grandement: c’étaient largement des femmes retraitées, peu éduquées, allant régulièrement à l’église, économiquement défavorisées et vivant dans les milieux urbains. D’autre part, le système des grands électeurs (electoral college) et les innombrables failles du système électoral américain ont certainement plus d’impact que Nader sur la politique américaine et mériteraient une plus grande attention de la part des démocrates que celle qu’ils accordent au candidat indépendant. Finalement, Gore ne peut que se blâmer lui-même pour sa défaite, vu la piètre campagne qu’il a menée en 2000 et l’empressement qu’il a démontré à se déclarer perdant, malgré le litige entourant le recomptage des votes en Floride. En 2004, cependant, la présence de Nader sur le bulletin de vote peut s’avérer plus problématique. Compte tenu du bilan désastreux de la présidence de Bush ces quatre dernières années, beaucoup d’électeurs qui s’identifient aux idées de Nader vont choisir de voter stratégiquement le 2 novembre de peur d’accorder par la bande un deuxième mandat au Républicain. Or, à l’aide d’un lance-pierre électronique, ils peuvent désormais s’amuser à catapulter le caillou. Grâce à des sites comme www.votepair.org, les électeurs des États où le scrutin sera serré peuvent échanger leur vote contre celui d’autres électeurs vivant dans des États où la victoire de l’un ou l’autre des candidats est assurée. Les premiers votent Kerry et s’empêchent ainsi de donner indirectement leur vote à Bush, les seconds votent Nader et appuient les idées du tiers parti. Les nombreux détracteurs du candidat indépendant ne peuvent répliquer à ce stratagème qui permet de contourner la rigidité électorale américaine. Un caillou, accompagné d’autres cailloux, peut peut-être indiquer le chemin vers une meilleure santé démocratique aux États-Unis.
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