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SAUVE QUI VEUT Pierre Curzi : La Coalition pour la diversité culturelle réunit 38 associations du milieu de la culture. C’est important parce que ç’a été le fondement de la création de cette coalition-là. C’est-à-dire réunir des gens de tous les secteurs de la culture, de l’écriture, de la musique, des arts d’interprétation, des arts visuels, du cinéma et de la télévision, mais pas seulement des artistes, pas seulement des créateurs, aussi des producteurs, des distributeurs et des diffuseurs. Littéralement, cette coalition réunit tout ce qui a de l’importance au niveau des associations professionnelles de la culture. Nous sommes spécifiques sur le terme culturel parce qu’on a souhaité que ce soit des associations professionnelles ancrées dans le milieu et représentatives Q.L. : Qu’est-ce qui a motivé la création d’une telle coalition? P.C : Ç’a été la prise de conscience du milieu de la culture sur les négociations relatives à ce qui s’appelle l’Accord général sur le commerce des services. Souvent les gens connaissent le terme anglais qui est le GATS (General Agreement on Trade of Services). Cet accord est une des composantes de l’Organisation mondiale du commerce. Nous nous sommes rendu compte que les services culturels étaient inclus dans la libéralisation des services négociés sous l’égide de l’Organisation. On s’est s’est aperçu que les principes qui sont à la base même des ententes de libéralisation commerciale menacent toutes les politiques culturelles dont on bénéficie ici. Q.L. : De quels principes s’agit-il? P.C. : Si l’on résume ces principes, il y en a trois. Il y a en a un qui s’appelle le traitement national, qui est un principe de libéralisation simple où on dit, «si nous faisons commerce dans votre pays, vous allez traiter les entreprises qui viennent d’ailleurs de la même façon que vous traitez celles de chez vous». Autrement dit, si vous subventionnez des entreprises chez vous dans n’importe quel type de service, vous allez aussi subventionner celles qui viennent d’ailleurs. Le résultat, c’est que les gouvernements cessent de subventionner et laissent le libre jeu du marché s’exercer. Si ce principe est appliqué au domaine de la culture, c’est extraordinairement dangereux puisque la quasi-totalité de nos entreprises de service culturel sont subventionnées. Second principe, c’est le principe de la nation la plus favorisée. C’est le principe des accords de coproduction, par exemple en culture. Le pays conclut des accords avec d’autres sur une base de pays à pays, des ententes qui favorisent un pays plutôt qu’un autre. C’est très présent dans le domaine de la culture. Toutes les ententes de coproduction dans le domaine cinématographique sont basées sur ce principe. S’il y a des ententes de coproduction avec la France par exemple et qu’on l’applique aux États-Unis, cela veut dire qu’il faudrait donner les mêmes avantages aux deux pays. Le résultat serait que [il rit ironiquement] une production américaine deviendra une production canadienne, lorsqu’il y a coproduction. C’est inimaginable, parce que ça voudrait dire la disparition de la production canadienne. Le dernier principe, c’est celui de l’accès réciproque au marché qui est un principe compréhensible au niveau de la libéralisation du commerce. Mais si on l’applique à la culture, notamment à la musique, ça signifie la disparition de ce qu’on appelle les quotas. Au Canada, il y a des quotas de contenus canadiens en musique à la radio qui sont de 35%. Au Québec, il y a des quotas de 65% de contenus francophones. Les radiodiffuseurs sont obligés de s’y conformer. Évidemment, ce quota est une restriction au libre accès au marché. Non seulement il faut convaincre notre pays et l’ensemble des pays d’exclure la culture des ententes bilatérales, mais en plus, il faut qu’on travaille à créer un instrument juridique parce qu’il y a un vide juridique international pour pouvoir traiter ces questions-là. Q.L. : Quels sont les objectifs de la Coalition pour la diversité culturelle? P.C. : Le pari qu’on a fait, c’est que, quand on sauve les politiques culturelles, on n’a pas résolu tous les problèmes de culture dans un pays, mais on a sauvé l’essentiel. On a rétréci volontairement le choix de nos actions en se disant qu’il fallait être stratégique et qu’il fallait être efficace parce que c’est une question de vie ou de mort pour beaucoup d’individus, nombre de compagnies et toutes les structures de production culturelle. Notre premier objectif, c’est d’ameuter littéralement l’ensemble des pays du monde. D’autre part, il faut trouver un endroit pour créer l’instrument juridique. À l’UNESCO, il y avait une volonté de la France et du Canada. Donc peu à peu est née l’idée de créer une Convention de la diversité culturelle à l’UNESCO, où il y a la très grande majorité des pays. Ce projet est en cours. Pour nous, il s’agissait de créer dans le maximum de pays, des coalitions avec des buts semblables au nôtre, c’est-à-dire réveiller leurs gouvernements pour que ceux-ci ne prennent pas d’engagement au niveau de la culture dans les ententes de libéralisation commerciale. Q.L. : Dans quels pays ces coalitions existent-elles? P.C. : Nous avons réussi à créer environ une vingtaine de coalitions. Il y a la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Canada, le Mexique, le Chili, l’Argentine, la Colombie, le Pérou, l’Uruguay, la France, plus récemment l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie,et en formation, la Corée du sud, le Maroc, le Burkina Fasso, le Sénégal, le Bénin. Q.L. : Et alors, est-ce qu’il y a des pays qui ne veulent pas de cette Convention? Il y en a plusieurs qui ne veulent pas de cette bataille.[Il rit en opinant de la tête] Essentiellement les pays dominants. C’est sûr que les États-Unis ne veulent rien savoir de cette Convention. Un autre pays qui s’y oppose, c’est la Grande-Bretagne. Ce n’est pas surprenant. C’est le même groupe de pays qui sont actuellement présents en Irak. On parle du problème de la toute-puissance d’un certain nombre de cultures qui tendent à vouloir imposer une culture unique, hégémonique sur le monde. Si on veut préserver la culture, il faut qu’il y ait des freins, il faut qu’il y ait le respect des États et des nations. Il faut qu’on conserve le droit souverain des nations d’élaborer des politiques culturelles, comme des politiques énergétiques ou écologiques. Dans le fond, ce combat que nous menons, d’autres l’ont mené au niveau de l’écologie, ce qui a donné Kyoto. Q.L. : De quoi est-il question dans le projet de Convention sur la diversité culturelle? P.C. : Normalement, l’UNESCO aura à voter sur cette Convention en octobre 2005. Notre objectif, c’est que les 2/3 des pays soient prêts à dire oui! C’est 120 pays sur 190. Cela contient l’instrument juridique sur le champ d’application, les principes à appliquer aux questions culturelles, les mécanismes. C’est une Convention qui va reconnaître le droit souverain des nations de créer et de mettre en œuvre les politiques culturelles qu’ils jugent nécessaires pour s’assurer d’un espace culturel propre, national et en même temps de veiller à ce que leurs citoyens aient accès à toutes les cultures du monde. Au Québec, en trente ans, on l’a bien vu à travers l’évolution du cinéma. Avant, nous avions un accès assez facile au cinéma français, au cinéma d’autres pays comme celui de la Hongrie, du Mexique, de l’Espagne, de l’Allemagne. C’est moins le cas maintenant. Finalement, quand on parle du Canada dans son ensemble, 98,5% des écrans au Canada ne nous appartiennent pas. Ils appartiennent quasi totalement au cinéma américain, ce qui est gigantesque, sauf au Québec. Au Québec, c’est quelque chose de particulier. On a réussi à aller chercher 12% de notre temps écran parce qu’on a fait des films, même si c’est assez modeste. Q.L. : Quelles sont vos attentes par rapport à ce projet de Convention? P.C. : Notre première attente, c’est que la Convention soit acceptée. L’autre qui est très liée, c’est que le contenu de cette Convention soit celui que nous souhaitons, c’est-à-dire un instrument juridique international qui ait son propre champ d’application et qui ne soit pas soumis à l’Organisation mondiale du commerce. |
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