PORTRAITS VIVANTS
Plein Cadre - Carole Laganière
Linda FATIGBA

En se faisant témoin de pans de vie, la réalisatrice québécoise Carole Laganière donne la parole à des gens confrontés à des situations particulières. Entre son désir de récolter des histoires originales et sa quête qui revisite son propre vécu, la documentariste dépeint le tableau de personnes modestes mais à l’expérience riche. Focus sur un style documentaire d’ouverture à la vie.

Carole Laganière est de la tranche de ceux pour qui le documentaire implique un regard d’ouverture totale à l’autre. Après des études de cinéma à Bruxelles en Belgique, elle s’oriente d’abord vers la fiction avant de retrouver un goût prononcé pour le genre documentaire. «À un moment donné, j’ai redécouvert le documentaire que j’avais fréquenté à l’école. J’ai retrouvé un bonheur de filmer que j’avais un peu perdu parce qu’il y a une liberté. J’ai toujours été très proche du réel, même à travers les fictions que j’ai faites.»

Ceux de l’autre quartier

Depuis la réalisation de sa fiction Aline, qui obtient le Bayard d’Or du meilleur long métrage au Festival du film francophone de Namur en 1992, l’orientation filmique de Carole Laganière a connu quelques changements. En témoigne son dernier documentaire, Vues de l’Est, sorti cette année. Le film va à la rencontre d’enfants du quartier jugé défavorisé Hochelaga-Maisonneuve. «Je suis née dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Je cherchais dans le fond à retrouver l’enfant que j’ai été. C’est une espèce de retour en arrière. Je pense que j’ai réussi à faire ce que j’aime, mais j’ai peur un peu pour ces enfants-là. Ils n’arriveront pas nécessairement à faire leur place dans la société. Je voulais voir si les espoirs étaient déjà à un niveau très bas, à leur âge. Au contraire, ils étaient encore plein d’espoirs, plein de rêves.» Pour Carole Laganière, qui a ainsi fait le choix de laisser parler les enfants, les adultes parlent trop souvent au nom des enfants. Dans Vues de l’Est, c’est plutôt les enfants qui interviewent les adultes. Tous les enfants d’Hochelaga participant à ce film montrent beaucoup de personnalité et suggèrent des réflexions qui forcent l’admiration. Dans Vues de l’Est, Maxime Desjardins surprend plus d’une fois par la profondeur de ses opinions. «C’est vrai que c’est un enfant extrêmement éveillé. Pour un enfant de 10 ans, il a des réflexions étonnantes. Son rapport à la mort quand il interviewe son voisin est révélateur. Il est surpris que son voisin ne soit pas d’accord qu’il y a quelque chose dans l’au-delà. Lui, il pense le contraire. Ça le dérange un peu. Il a des convictions très ancrées, sûrement influencées par ses parents, mais qu’il assume de manière péremptoire, sans doute.»

Lorsque la réalisatrice pose la question à Maxime Desjardins sur la façon dont il envisage l’avenir, il répond : «Dans l’avenir, c’est sûr que ce qui m’intéresse, ce n’est pas la pauvreté. Je veux être un scientifique». Marianne Racine, 8 ans, une autre enfant du film, aspire, elle, à devenir magicienne pour pouvoir voler dans les nuages. Maxime Proulx-Roy, 11 ans, rêve d’une voiture de sport et d’aller vivre à New York avec sa bien-aimée. Samantha Goyer, 11 ans, est la philosophe de la bande qui adore son quartier et juge la campagne ennuyante. Valérie Allard, elle, craint l’homme au masque blanc qui épie par les fenêtres de son HLM. La douceur du regard de Jean-Rock Beauregard cache bien son étiquette «troubles de comportement». Quant à Vanessa Dumont, elle dégage une grande sensibilité doublée d’une fragilité d’enfant. «C’est une enfant hypersensible. Un rien la marque. J’ai peur pour elle. Dans Vues de l’Est, c’est l’enfant qui me paraît la plus mature, d’une certaine manière, parce qu’elle est extrêmement consciente des autres.»

Si Carole Laganière peut se permettre des commentaires sur ses jeunes personnages, c’est qu’elle les a beaucoup fréquentés avant de tourner le film. Tous les enfants de Vues de l’Est montrent non seulement beaucoup de personnalité, mais aussi de la dignité dans leurs propos. «Je m’attendais à ce qu’ils soient influencés par ce qu’ont dit d’eux, un quartier toujours ciblé comme celui où les gens ne s’en sortent pas. Je m’attendais à ce que ces enfants aient des rêves plus petits. En fait, je me suis rendu compte qu’ils sont encore dans l’enfance qui est justement le lieu de tous les rêves, de tous les espoirs. Ça m’a surpris un petit peu. Ce que j’ai le plus aimé, c’est cette capacité de voir loin et de voir grand.» Dans le documentaire de Carole Laganière, les vues prises par Maxime et chacun des enfants acteurs de leur propre vie marquent bien que, pour eux, la pauvreté n’est pas une habitude. Ceci contrairement à ce qui est inscrit en rouge sur un mur de leur quartier. La réalisatrice avait-elle fixé des critères particuliers pour le choix des intervenants? «Il est évident que les enfants du film sont des enfants qui ont un discours relativement articulé, même si ce n’était pas un préalables. Ils ont leur place dans le film, alors que d’autres enfants rencontrés, mais plus délinquants, trouvaient moins leur place dans le propos que je voulais aborder.» En effet, les sujets abordés par Madame Laganière dans ses réalisations ne sont pas seulement des projets personnels. «Ce qui m’intéresse, c’est la résilience, cette capacité des gens à survivre à ce qui leur arrive, à rebondir à la suite des choses qui sont difficiles dans leur vie. Mon film, Un toit, un violon, la lune, par exemple, présente des personnes qui ont plus ou moins réussi, certaines qui auraient pu réussir, mais qui, malgré les échecs et l’amertume, arrivent quand même à vivre.»

Photos de vies

Par Un toit, un violon, la lune, ce film sur des artistes du Chez-Nous des Artistes devenus vieux et qui n’ont quasiment plus les beaux yeux du public, Carole Laganière a remporté en 2003 le Prix du meilleur documentaire canadien au Festival Hot Docs de Toronto. Elle a également obtenu le même prix un an plus tôt avec La fiancée de la vie, un film documentaire où des enfants en deuil se racontent. Que dit Carole Laganière de ce qui fait que les prix lui sourient? «J’essaie de trouver une vérité dans ce que je fais et une authenticité qui, forcément, traverse l’écran et se rend jusqu’au téléspectateur. Mes personnages ont été en confiance et se donnent sans avoir l’impression qu’on leur volait un moment de vie.» Lorsqu’on lui demande sa lecture du documentaire au Québec, Carole Laganière déplore qu’il y ait plus de séries documentaires télévisés et commandés que de documentaires d’auteur. Y a-t-il une réalisation qui l’a plus marquée dans sa filmographie? «C’est difficile à dire. Ces films m’ont tous apporté quelque chose. La fiancée de la vie m’a rapproché de mon rapport à la mort quand j’étais enfant. En même temps, Un toit, un violon, la lune, m’interpelle forcément parce que je suis une artiste qui vieillit aussi.» Toujours à la recherche de vies chargées d’émotions, mais dignes d’être racontées, Carole Laganière s’apprête à concrétiser deux projets sur les amateurs de festivals Country et les amoureux du
parc Lafontaine.





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