![]() |
|
|
AU PAYS DE MONSIEUR Jacques Parizeau : Pendant les 35 ans où j’ai enseigné, j’ai toujours gardé un cours général d’économie de première année de bac. Sur mes vieux jours, j’essaie de faire en sorte de garder un contact avec les jeunes sur le plan de la discussion souverainiste. Je visite beaucoup d’universités, mais beaucoup de cégeps également. La souveraineté, ce seront les jeunes qui vont en être les acteurs et non pas des gens comme moi. Même si la souveraineté se réalise relativement rapidement, par définition, la création d’un pays du Québec sera une œuvre de jeunes. Sinon ce serait le monde à l’envers. C’est maintenant qu’il faut parler, discuter du pays qui s’en vient et de la façon de le réaliser. Cela me paraît bien plus important que d’essayer de convaincre des gens qui ont voté pour le Parti libéral lors des dix dernières élections de changer d’option lors de la 11e. Il y a déjà des gens pour cela, qui cherchent à gagner leur comté pour se faire élire. Toutefois, je suis en train de me rendre compte que je suis dans un cul-de-sac. Dans mon sens, la souveraineté et la mondialisation ne sont pas deux concepts qui s’opposent mais qui s’appuient. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il y a de plus en plus de pays indépendants dans le monde et non de moins en moins, et ce, en dépit du nombre grandissant de traités commerciaux. Chaque groupe, chaque peuple, chaque nation veut avoir son État et son gouvernement. Tout cela est très bien compris chez les jeunes. Mais ce message ne passe pas chez les gens plus âgés. Il n’y a pas de débat public sur cette question. À l’heure actuelle, la mondialisation est un peu comme le serpent de mer ou encore le monstre du Loch Ness. On en parle toujours, mais on ne le voit jamais. Q. L. : Trois jeunes députés péquistes – les trois mousquetaires (Stéphan Tremblay, Alexandre Bourdeau et Jonathan Valois) – ont récemment publié un rapport sur la relation des jeunes envers la souveraineté. Ce rapport met à l’avant-plan les préoccupations de la mondialisation et de l’environnement dans un projet souverainiste. Vos tournées universitaires rejoignent-elles ces conclusions? J. P. : Il y avait beaucoup de vérité dans ce rapport. Quant à l’intérêt que les jeunes portent à la mondialisation et dont ils font grand état en disant que le Parti québécois devrait s’adapter à cette vision, je me targue d’avoir peut-être pu avoir une certaine influence là-dessus. Pendant longtemps, j’ai travaillé au Bloc québécois avec Stéphan Tremblay, le député de Lac St-Jean, sur le chantier de la mondialisation. La dernière fois que je suis allé chez Jonathan Valois lors de la dernière campagne électorale, je crois qu’il s’agissait là de mon sujet d’intervention. Quant à savoir si ces préoccupations sont compatibles avec le programme actuel du PQ, je ne réponds pas. Il faudrait que je rentre dans les détails de concordance... Vous savez qu’au PQ, vous devez faire attention en diable sur la question de la compatibilité avec le programme. Cela demande une longue exégèse. Je ne réponds donc pas… par protection! Q. L. : Votre dernière lettre ouverte dans les journaux parlait autant de stratégie référendaire que de la substance qui doit être rattachée au projet souverainiste. Les médias semblent toutefois avoir retenu davantage votre stratégie référendaire. Êtes-vous déçu du traitement accordé à votre position? J. P. : Évidemment. Je suis décu du titre de La Presse qui indique que je suggère une élection référendaire alors que j’utilise trois paragraphes pour dire que cela n’a aucun bon sens. Mais qu’est-ce que vous voulez, vous ne contrôlez pas ces choses-là. Non seulement le traitement médiatique est un peu décevant, mais il est également un peu compensatoire. La Presse n’est pas exactement un journal souverainiste… En m’ouvrant deux pages entières pour expliquer ma thèse, il fallait bien qu’ils me donnent un certain nombre de coups de pieds de l’âne en chemin. Q. L. : Les militants du Parti québécois sont-ils en train de se radicaliser par rapport à la question de la souveraineté? J. P. : De façon générale, je sens que les jeunes et les militants du Parti québécois sont très impatients. Ils en ont un peu le ras-le-bol des tergiversations des dernières années. Lorsqu’on affirme que le Parti québécois est en train de se radicaliser, je pense que c’est vrai. À sa base, il se radicalise. Tous les journalistes qui suivent l’actualité politique depuis 20 ans trouvent cela effrayant que le parti puisse laisser passer certaines choses. Il faut toutefois faire attention à un élément : il ne faut pas qu’une demi-douzaine de commentateurs au Québec déterminent la norme établissant ce qu’est un bon ou un mauvais souverainiste. Le mauvais souverainiste étant celui qui veut faire quelque chose et le bon, celui qui ne veut rien faire. Personne au PQ ne peut bouger sans qu’immédiatement il ne soit jugé : «il vient de bouger!». Et quand tout à coup quelqu’un change d’idée, alors là, c’est la corrida : «il change d’idée!». Pour ne pas faire allusion à des événement tout récents… Tout cela ressemble à s’y méprendre à la défaite du PQ en 1985 et à la longue remontée qui s’est produite par la suite. Pour les 20-25 ans qui regardent ce qui se passe, la situation est préoccupante. Mais c’est peut-être le rôle de gens comme moi de remettre les choses en perspective. Si vous pensez que c’est le bordel en ce moment, vous auriez dû voir notre parti en 1985… Q. L. : L’eau, la mondialisation et la culture occupent une place importante dans vos conférences. Comment intégrer ces questions à votre programme sans tomber dans le piège du «bon gouvernement provincial»? J. P. : Si le PQ se lance dans la prochaine élection en indiquant clairement quel est son objectif, en présentant un programme de pays, alors un programme de province cesse d’être pertinent. En attendant que le pays se fasse, il réalise les morceaux du programme de pays qu’il peut réaliser sans être indépendant. Nous n’allons pas nous présenter à la prochaine élection en disant : «On vous promet un bon gouvernement». Sur la question d’un éventuel budget de l’an un, un gouvernement responsable ne peut pas dire : «Je vous propose de réaliser la souveraineté du Québec, mais je ne sais combien cela va coûter, je ne sais pas ce que nous aurons comme impôts et je ne sais pas si nous obtiendrons un déficit ou un surplus. Ayez confiance!» C’est ridicule! Celui qui a fait préparer le plus grand nombre de budgets de l’an un, c’est Robert Bourassa. Le seul problème, c’est que le premier de tous, c’est moi qui l’ai préparé et ce fut un fourre-politique remarquable où je me suis vraiment fait rouler dans la farine. Il y a six mois? Non. 5 ans? 10? 20? Non! Il y a 31 ans! Et depuis ce temps, le budget de l’an un est la pire des obscénités. Je crois que tout ce que François Legault a fait, c’est de se tromper de mots. Il a tout à fait raison de demander l’exercise. Mais il a tort d’utiliser les mauvais mots. Q. L. : Advenant l’adoption d’une réforme du mode de scrutin incorporant plus d’éléments proportionnels, cela changerait-t-il votre stratégie référendaire? J. P. : Il faut regarder les impacts que toutes les formes possibles de proportionnelles peuvent avoir sur une élection. Il est évident qu’aucun gouvernement ne va établir un système de proportionelle à l’allemande par exemple, en établissant une distinction entre les sièges nommés par une liste et les sièges élus, sans regarder les effets que cela peut avoir sur une élection. C’est la nature humaine. Q. L. : Quel message voudriez-vous lancer aux jeunes militants souverainistes qui se retrouvent dans les valeurs de l’Union des forces progressistes, une formation également ouvertement souverainiste? J. P. : Cela m’embête… On ne lance pas de message lorsque la situation est aussi avancée. Il aurait fallu bouger beaucoup plus tôt. Je n’ai pas compris que l’on ne puisse pas répondre, avant la dernière élection, à leurs demandes sur une réforme proportionelle du mode de scrutin. Il y a tellement de gens qui sont d’accord avec cette idée qu’il n’aurait pas été difficile pour nous de poser des gestes en ce sens. |
|