La musique raï
Sexe & alcool
| par Katherine ALMEIDA | 14.10.99

Comment a-t-il été possible qu’un style musical venu du fond des milieux marginaux algériens, traitant explicitement d’alcool et d’érotisme dans un monde musulman rigoureux, ait pu connaître une ascension fulgurante d’abord en Algérie, puis dans le monde entier? Survol de l’épopée incroyable du raï.

Le mot raï, traduit littéralement, signifie une opinion, un avis sage ainsi que le destin et l’arbitraire. Par contre, plus récemment, ce terme en est venu à désigner un genre musical populaire né dans l’Ouest algérien, plus précisément dans la région d’Oran, tout d’abord sous le nom de pop raï, puis sous le terme générique de raï.

D’HUMBLES DÉBUTS

Au début du siècle, vers 1920 (date approximative de la naissance du raï), l’Ouest algérien consommait majoritairement des vers du Melhoun, œuvre de grands poètes morts ou vivants, durant les grandes occasions comme les mariages ou la veillée du ramadan. Les cheikhs (chanteurs ou maîtres réputés) livraient leur répertoire déclamé ou chanté dans le style bédoui, c’est-à-dire accompagné du gellal (percussion orientale) et de la flûte au roseau. Par contre, le statut de cheikh n’était réservé qu’à l’élite. Certains individus, malgré ces restrictions, ont décidé de créer leurs propres morceaux constitués du Melhoun et de leur improvisation. Ces créateurs étaient principalement des bergers itinérants ou des danseuses chanteuses des maisons closes et autres lieux de plaisir.

Par la suite, la musique populaire algérienne a été influencée par divers styles étrangers dont le jazz, le be-bop, la rumba, etc. Et avec l’essor des villes, on retrouva plusieurs chanteurs itinérants qui se manifestaient dans les fêtes, les mariages et dans les esplanades de ville. Mais l’apparition du raï tel qu’on le connaît s’est faite durant les années 1970: l’ajout de nouveaux instruments comme l’accordéon, la trompette et les synthétiseurs marquera le début de ce que l’on appelle le raï électrique. Cette période sera l’apogée des chebs et chabetes qui signifie «jeune» (par opposition aux cheikhs qui étaient les maîtres aînés), soit des chanteurs qui avaient moins de 30 ans et qui produisaient ce nouveau style de raï. Ce raï évoquait les interdits et les contraintes dans les sociétés musulmanes contemporaines: c’est ce qui a attiré les jeunes vers lui. D’ailleurs, sa forme actuelle est née dans les lieux proscrits de la société où l’on se rendait pour nouer des relations illégitimes (adultères ou homosexuelles), pour accomplir l’interdit (consommer des stupéfiants, boire de l’alcool) ou pour fuir les contraintes sociales. C’est dans ces lieux de «débauche» que naîtra un style musical qui était à l’origine méprisé par les institutions officielles.

UNE MUSIQUE «CHAUDE»

Le raï consiste avant tout en de la performance et de l’improvisation. D’ailleurs, il est très difficile d’identifier l’auteur véritable de ces chansons, car les interprètes entreprennent un immense processus de sélection parmi des vers connus et un ensemble d’improvisations. On s’inspire souvent d’anciennes poésies, de la musique des cheikhs en y rajoutant ses propres ingrédients. De plus, l’essentiel du raï est d’abord de créer une atmosphère. Le genre musical se définit aussi par une esthétique de proximité avec le public. La meilleure preuve en est que les lieux privilégiés du raï sont les cabarets, les mariages et les rassemblements entre amis. Véritables produits du rapport de l’artiste avec le public, les chansons peuvent être modifiées, rallongées ou raccourcies et leur tempo peut être changé.

De plus, le raï n’en réfère pas à un message, mais parle plutôt du quotidien, c’est-à-dire des conduites et des comportements socialement tus ou moralisés comme les amours impossibles ou les étreintes illégitimes. C’est par lui que s’expriment les exclus. Le but de cette musique n’est pas de créer de la poésie, mais il s’agit plutôt d’une synthèse entre critique sociale et journal intime.

Le raï avait surtout, par le passé, une réputation licencieuse, mais en réalité, le raï est jugé immoral non pas parce qu’il fait allusion aux interdits, mais parce qu’il en parle autrement. Il parle de l’interdit non pas comme le veut la tradition, c’est-à-dire par suggestivité et par métaphore, mais plutôt en l’exposant tel qu’il est. Le discours qu’on utilise dans ces chansons est souvent cru et réel. Entre autres, on parle de sexualité en n’utilisant aucune subtilité comme dans les chansons Dègue dègue (qui signifie Martèle martèle avec une connotation sexuelle évidente) et Beraka (La baraque, où l’on chante «Nous avons fait l’amour dans une baraque mal foutue/Quand la soûlerie vous donne des idées... »). Souvent, on utilise des onomatopées, des sons à saveur érotique qui ont plus d’incidence sexuelle que les paroles de la chanson en tant que telles. Mais il ne se faut pas se leurrer: le dîwan (répertoire érotique du raï) n’est qu’une partie de ce genre, car on traite aussi de questions sociales, de nationalisme, d’amour, ainsi que d’une foule d’autres sujets.

LE RÈGNE DES CHEBS

Entre autres artistes associés au raï, citons Khaled, Cheb Mami, Zahouania, Cheb Kader, Cheb Benchenet, Cheikha Rimitti et Cheb Hasni. La montée de leur popularité peut être expliquée par l’apparition du microsillon, mais surtout de la cassette et des cabarets qui ont permis de faire connaître cette musique à un plus grand auditoire. Puis, ce style a été popularisé par les jeunes du pays qui s’identifiaient à l’image de libre expression que celui-ci tentait de promouvoir. Sa propagation dans le reste du monde a été précipitée, entre autres facteurs, par la présence des communautés du Maghreb en dehors des pays d’origine, en France particulièrement, et par l’attention donnée par la presse française au raï.

Les raïstes se multiplient donc énormément de par le monde, et ce, surtout à Alger et à Paris. Puisque la communauté algérienne montréalaise est grandissante (elle se situe à environ 35 000 habitants), il serait normal qu’on retrouve des chanteurs de raï dans la métropole. Mais le seul véritable chanteur raï qui soit intégré à la société québécoise est le Cheb Dino qui fait carrière depuis dix ans. Il s’est notamment manifesté au Festival Nuits d’Afrique, aux Francofolies et au Festival d’été de Québec. Cheb Dino maintient qu’il est difficile de vivre seulement de son métier de chanteur et qu’il reçoit peu d’appui de la communauté, ce qui explique probablement le fait qu’il n’y ait pas beaucoup de chanteurs comme lui à Montréal. Est-ce que Montréal deviendra un centre de rayonnement pour le raï tel que l’est Paris? Le futur nous le dira.

Cheb Dino donne régulièrement des spectacles au Bobards (au coin de Marianne et de St-Laurent) et offrira un spectacle le 23 octobre au Viva Taverna (rue Bernard angle St-Laurent).


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