La mince ligne rouge
| par Bernard LEDUC |
14.10.99

«Sur quelques pages, parfois des dizaines», pense l’étudiant en son for intérieur «je construis ma pensée, développe ma connaissance du sujet enseigné par le professeur. J’y nourris mes idées de citations et autres références savantes issues des livres et articles consultés. Et tout cela sur une période allant de quelques heures à quelques jours. Parfois, en cours de travail, je m’interromps et m’amuse à compter les heures qui m’ont été et me seront nécessaires à la rédaction de chaque page de mon travail, de mon examen.

«Le tout fini, je relis anxieusement mon texte, tourne en rond dans mon bureau en supputant ce que j’aurais pu oublier de dire. Mais le temps presse. Le point final, aussi arbitraire soit-il, doit être apposé à la fin de mon texte, long monologue que j’espère juste et savant. Je marche alors, angoissé, jusqu’au département, à la salle de classe, pour remettre le tout au professeur.

«L’attente commence. Long moment où le soulagement d’avoir enfin achevé mon texte est constamment altéré par ce doute persistant que je n’ai pas fait ce qu’il fallait faire, que je n’ai pas compris, que j’aurais pu lire plus et mieux dire : le professeur n’avait-il pas affirmé qu’en fait la théorie de X était...

«Et ce jour qui devrait mettre fin à mon tourment arrive: remise des travaux. Nous sommes dix, cinquante, cent, deux cents, avançant les uns derrière les autres vers le devant de la salle de cours pour reçevoir du professeur notre texte corrigé. De retour à nos places, malgré le cours qui commence, malgré les notes à prendre, nous feuilletons dans un mélange de crainte et d’avidité notre texte à la recherche de cette indication que, oui, nous avons été lus, compris, analysés et commentés. Cette indication: cette mince ligne rouge.»

DIALOGUE EN ROUGE

Nous sommes des dizaines de milliers d’étudiants dont l’avenir dépend de cette ligne, de ce dialogue en rouge avec nos professeurs. Et notre angoisse est à la hauteur de nos attentes, car tout, presque tout, est là. Notre avenir ne dépend pas de l’intensité de l’éclairage aux néons des salles de cours, de la qualité des images que nous renvoient les rétro-projecteurs, de notre résis-tance à cette humidité glaçée qui s’in-stalle dans les classes à l’automne.

L’université n’est pas une salle d’attente où l’on se retrouve entre étudiants, pendant quelques années, afin d’obtenir ce diplôme tant désiré. C’est un lieu où maîtres et élèves se rencontrent afin de faire de chaque élève un nouveau maître. L’accessibilité à une éducation supérieure, c’est en bonne partie cela: ce dialogue en rouge entre le maître et l’élève.

Or, trop souvent, les années d’études passent dans un quasi-silence déconcertant. Des centaines, des milliers de feuilles écrites, adressées aux maîtres, restent muettes. On apprend à se contenter d’une simple lettre, a, b, c, ou d, et des quelques corrections ortho-graphiques et bons mots de nos professeurs et autres correcteurs désignés (beau travail, belle analyse, argumentation douteuse, «Département» prend un D majuscule... ). À en oublier le sens de ce qu’est une formation académique. Il y en a quelques-uns, pourtant, avec qui le dialogue prend forme. Ces professeurs qui prennent le temps de nous répondre, en fin de texte, en quelques paragraphes biens sentis. Autant de paragraphes que nous nous repasserons de mémoire, tout au long de nos études, et qui détermineront grandement le maître que nous deviendrons.

Depuis cinq ans, les corps professoraux universitaires du Québec ont vu leurs effectifs réduits de près du quart. Et alors qu’elles réembauchent au compte-gouttes, les universités se mettent à appliquer des politiques de décontingentement des programmes. Tout cela au risque de réduire un dialogue déjà mince au silence. Surchargés, désabusés ou alors simplement désintéressés, trop de professeurs ne prennent pas le temps. De ce même temps que nous perdons, trop souvent, à attendre ce dialogue qui ne veut pas venir.
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