Jean-Claude Guédon
Internet!

| Propos recueillis par Mathieu ROY |
14.10.99

Jean-Claude Guédon enseigne à l’Université de Montréal au Département de littérature comparée. En 1996, il publiait un ouvrage intitulé La Planète Cyber, Internet et cybere-s p a c e, consacré à l’historique d’Internet ainsi qu’aux enjeux de taille qu’engendrent ce réseau électronique.

Quartier Libre - Vous mentionnez dans votre livre qu’Internet, aussi puissant soit-il, ne contribuera pas à faire disparaître l’écriture et l’imprimé. Pourriez-vous préciser cette pensée?

Jean-Claude Guédon - Quand l’imprimé a fait son apparition, il n’a pas détruit le manuscrit: il a changé ses fonctions. Les gens l’ont récupéré pour des fonctions qui n’étaient pas les siennes à la base. C’est à ce genre de transitions que je fais référence quand je dis que l’écrit ne va pas disparaître. Cependant, les usages de l’écriture vont se modifier, et on le sent déjà. Nous écrivons maintenant beaucoup moins, pour prendre des notes et écrire des lettres, mais autrement nous écrivons directement au clavier: c’est une autre forme d’écriture.

Ce qui se passe avec Internet, c’est que nous créons un nouveau contexte d’expression . Les gens commencent à écrire en pensant déjà faire des liens sur des images et du son. Bientôt, nous repenserons nos documents comme un tout où l’image, le son et le texte prendront le même poids, sinon l’image et le son deviendront les poids principaux et le texte, une sorte d’outil d’appui. Nous verrons donc l’écrit se repositionner à l’intérieur de ces nouveaux instruments d’écriture, mais une écriture généralisée à l’ensemble des modalités d’expressions dont nous allons disposer.

QL - Qu’adviendra-t-il alors de l’imprimé et, plus particulièrement, de la presse écrite?

J-C G - Il est clair que l’imprimé se fera certainement repositionner de manière radicale par l’expression numérique. L’imprimé ne disparaîtra pas mais sera relocalisé plus près de l’utilisateur qui imprimera lui-même ce qu’il veut lire. Un journal constitue par exemple le genre de document qu’on n’a pas vraiment besoin d’imprimer parce qu’on fait souvent une lecture tellement rapide et en diagonale que l’écran devient presque suffisant. Alors, sans regarder la télévision, je suis les nouvelles sur le site Web de CNN ou d’autres sources du même genre. Je lis le texte, mais il passe à l’écran sans être imprimé.

QL - En quoi Internet et le Web viendront- ils modifier le rôle du professeur et la tâche de l’étudiant?

J-C G - Avec l’étendue des réseaux, les individus sont en mesure de se mettre en rapport avec des gens beaucoup plus proches des facettes de leurs intérêts qu’ils développent. C’est fabuleux pour des communautés de chercheurs, c’est un désenclavement constant, et si on reste coincé dans une pensée locale avec ce genre d’instrument, on est vraiment néanderthalien. Les gens qui résistent à Internet ne se rendent pas compte de ce qu’ils sont en train de perdre.

Les étudiants d’aujourd’hui devraient sans cesse profiter d’Internet et de la toile pour aller vérifier les théories de leurs professeurs. Ces outils permettent aujourd’hui à des étudiants futés de protester contre certains professeurs qui refusent de se mettre à jour. C’est tout le rapport de force entre profs et étudiants qui est révolutionné par le Web. Vous autres, étudiants, avez aujourd’hui la chance de communiquer avec des collègues d’autres universités dans le monde pour mettre en parallèle l’enseignement reçu. Les étudiants pourront alors en profiter pour réclamer avec justesse un nouveau rôle, ils diront: «Nous sommes aussi malins qu’un autre pour trouver de l’information, à ce niveau nous sommes l’équivalent des professeurs. Ce qui nous manque c’est une certaine expérience dans l’accumulation et la synthèse des connaissances.»

Dans ce type de contexte, il faut modifier la pédagogie, comme à Cambridge et à Oxford, mais à bas coût: aller étudier des sujets précis en se faisant accompagner par des professeurs. Au lieu de faire un cours magistral, créons des études de cas et munissons les étudiants de professeurs superviseurs qui ont l’expérience de la résolution de tels cas. Par cette méthode, on reviendrait à une forme intéressante de pédagogie puisqu’on utiliserait les vieilles méthodes d’enseignement à un niveau de masse sans passer par une massification.

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