Pour quelques arpents de sucre
| par Bernard LEDUC |
27.10.99

1763, traité de Paris. La France, battue sur mer et sur terre dans sa lutte contre la Grande-Bretagne, abandonne la Nouvelle-France au vainqueur mais récupère, en échange, la Guadeloupe et Saint-Domingue, ses îles à sucre. Dans l’opinion française, tout comme au gouvernement, ce traité constitue une victoire diplomatique. «Il est vrai que la Nouvelle-France, nous dit l’historien français François Lebrun, n’a jamais intéressé la métropole que pour ses fourrures, alors que la part prise par les Iles à sucre dans l’économie française ne cesse de croître: c’est leur perte, non celle des “arpents de neige” canadiens, qui aurait été un désastre national.» Entre quelques arpents de neige et quelques arpents de sucre, le choix était facile.

Si cet évènement constitue la fin d’une histoire, celle de l’Amérique française, elle coïncide avec les débuts d’une autre histoire, qui se poursuit de nos jours: celle de la société de consommation. Comme le souligne l’anthropologue Sidney Mintz, auteur de Pouvoir blanc, misère noire , le sucre, avec le thé et le tabac, fut à l’avant-garde de la découverte du fabuleux pouvoir que recelait la consommation de masse les décideurs français du traité de Paris ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Le capitalisme ne se remettrait jamais de ce fabuleux constat économique. Et la face du monde de changer.

HALLOWEEN

Avec le temps, le sucre est devenu le Happy Face de notre société de consommation. Le joyeux masque d’Halloween bariolé de notre faim insatiable de tout et maintenant . Y a-t-il d’autres produits de consommation à avoir une aussi blanche réputation? Pétrole? Café? Textiles? OMG? Dans ce tableau, le sucre fait figure d’ange. Les seuls à s’en inquiéter sont les dentistes, c’est dire. À en oublier les millions d’esclaves africains qui furent importés pour la culture de la canne à sucre dans les Antilles et au Brésil. À en oublier tous ces pays, tels Cuba, dont la survie économique, fragile, dépend largement du cours du sucre sur les marchés mondiaux. À en oublier, aussi, qu’il a changé le cours de l’histoire, y compris pour nous, et pas toujours de manière positive. Bref, les aspects noirs du sucre blanc... vite oubliés, d’ailleurs. Notre mémoire historique est de sucre: elle se dissout rapidement.

Dans quelques jours, à l’Hallowen, des millions d’enfants en Amérique parcoureront les rues de leur quartier pour récolter leur trois kilos de sucre. Au-delà des films d’épouvante et des déguisements en plastique de mauvaise qualité, l’Hallowen, c’est cela: la fête du sucre. Et, surtout, la fête de la société de consommation et d’un de ses seuls produits à ne pas donner mauvaise conscience sociale. Alors que les compagnies dépenses des millions pour redorer leur image (GM, avec son slogan «de coeur et d’acier» ; les papetières avec leurs témoignages émouvants d’ingénieurs forestier qui remettent gentiment à leur place Richard Desjardins; les compagnies de tabac et leurs subventions aux arts) les «sucrières» et leurs collègues sucrés, tels Coke, Pepsi et Cadbury, peuvent s’en donner à coeur joie sans avoir à se justifier. Grâce au sucre, à son innocence, la société de consommation peut continuer à se présenter sous un visage de fête éternelle. Elle peut, sans problèmes de conscience, développer dès notre jeune âge notre goût pour la consommation effrénée. Et puis, le sucre, pour cela, est parfait. Il incarne parfaitement notre rapport à la consommation: vite consommé, satisfaction immédiate et «encore, siouplaît, maman!».

Combien de ces compagnies «sans sucre», comme les «sucrières» à l’Halloween, fantasment sur la possibilité d’être elles aussi spontanément fêtées par la population sans avoir besoin de recourir à des publicités damage control? Rêvons un peu: premier septembre, fête de l’essence sans plomb; 15 mai, fête des running shoes made in Tiers-Monde; six août, fête de l’énergie atomique. Si elles s’y mettent un peu, ces compagnies auront tôt fait de remplacer tous les désuets saints des calendriers. Que les pétrolières offrent chaque année, à l’occasion du sans-plomb day , un plein gratuit, et toute la population les fêtera. Spontanément!

Article précédent | Courrier | En Haut | Article suivant