La traduction au cinéma
Le mur du son
Lucie Dugas
5.09.00

«Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d'eux.»
(René Char)

Chaplin craignait qu'avec l'arrivée du son le cinéma perde son caractère universel. Pourtant, de plus en plus, les films font le tour du monde. Le font-ils au détriment d'une part d'eux-mêmes?

Quiconque a entrepris d'apprendre une nouvelle langue a rapidement constaté que la grammaire, la syntaxe et le lexique n'en sont que la base théorique et que, pour réellement avoir la capacité de l'utiliser et de la comprendre, il faut pouvoir la pénétrer et intégrer un autre système de pensée, ou, comme on le dit spontanément, apprendre à penser en cette langue.

Dans son livre L'Homme de paroles, le linguiste Claude Hagège étudie la contribution de la linguistique aux sciences humaines. Par son approche des structures linguistiques, il démontre comment le langage, outre sa fonction communicationnelle, est un mécanisme de socialisation. Les langues permettent à l'être humain de développer dès son enfance sa propre vision du monde. Chaque langue porte en elle un imaginaire culturel spécifique à son histoire, et c'est dans cet imaginaire que se glissent les subtilités de chacune.

Une langue étant un système de signes, la possibilité de sa traduction dans un autre système apparaît tout à fait logique. Mais toute traduction aura toujours de la difficulté à transposer les subtilités d'expressions métaphoriques ou poétiques qui sont en étroite relation avec les spécificités culturelles. Ainsi, la traduction ne sera toujours qu'un compromis. Si Goethe admirait tant la traduction française de son Faust par Gérard de Nerval, c'était parce que celui-ci avait créé un tout autre texte poétique qui se rapprochait de la transposition de l'imaginaire davantage que de la traduction de l'écrit. Les proverbes sont un exemple explicite de la transposition de métaphores directement reliées à l'imaginaire langagier, par exemple le Qui vivra verra rejoint simplement le Whatever will be will be de l'anglais, mais l'image de fatalité se transforme en espérance dans la maxime allemande Was nicht ist, kann noch werden (Ce qui n'est pas peut encore devenir). On ne peut évidemment tirer aucune conclusion de cette différence de sens, mais on perçoit comment l'idée représentée dépend de l'implication de l'imaginaire relié à la langue dans la construction de cette image.

Qu'en est-il alors du langage cinématogaphique qui, tout en étant spécifique au septième art, relève de divers héritages culturels de la communication orale et visuelle. En un sens, le cinéma est un mode d'expression paradoxale, car, par la langue et ses expressions culturelles, il représente certains éléments identifiés à une ou plusieurs cultures spécifiques. Mais, par l'image, il détient un certain niveau d'approche et de compréhension universelles, tout cela parce que le cinéma est aussi un moyen de communication rejoignant par l'image les codes de communication de masse développés à travers le monde par la télévision et la publicité.

L'image cinématographique a peut-être 100 ans d'histoire, mais elle a également hérité du passé pictural développé à travers les siècles par le dessin et la peinture. Avec l'accélération du développement des technologies des dernières décennies, le cinéma, en tant qu'art et médium, bénéficie de ces transformations qui lui ouvrent toujours de nouvelles possibilités. Alors que les cinéastes chinois de la cinquième génération (dont Chen Kaige) s'inspiraient largement de la composition picturale de la peinture chinoise traditionnelle, le nouveau cinéma de Hong-Kong est largement influencé par le rythme et les plans serrés du vidéoclip et de la publicité. La numérisation de l'image amène quant à elle des cinéastes à expérimenter les possibilités de la composition et du statut de l'image comme Wim Wenders avec, entre autres, Until the end of the world, qui projetait dans l'avenir la possibilité de numériser et de communiquer neurologiquement des images aux aveugles.

Mondialisation, oui...uniformatisation, non

L'universalité du développement de l'image ne signifie toutefois pas une uniformisation de celle-ci. Ce que cette situation provoque est une accessibilité familiarisée à différentes cinématographies. Autrement dit, puisque nous sommes plus enclins à découvrir les possibilités et variations de l'image, nous découvrons par le fait même différentes approches du cinéma, donc différents points de vue sur le monde et ainsi sommes-nous plus enclins à surmonter les barrières langagières et culturelles.

Il nous est possible de voir les films étrangers dans des versions doublées ou sous-titrées. De ce choix ne découle pas simplement une différence de perception orale ou visuelle. Le doublage facilite la familiarité puisqu'il retire du film une partie de son identité qui nous est étrangère alors que le sous-titrage, malgré l'incompréhension des dialogues, nous permet d'accéder aux subtilités de la musicalité de la langue.

La langue orale possède un atout que l'écrit n'a pas: l'émotion explicite de son expression. La voix de l'acteur est une partie intégrante de son jeu, dans sa façon de communiquer et d'interpeller le spectateur; il n'y a qu'à se souvenir des limites du cinéma muet. Le dialogue permet l'approfondissement du récit en apportant à l'imaginaire ce qui ne peut se communiquer uniquement dans la gestuelle. Un film comme Le Violon rouge perdrait l'essentiel des subtilités de sa réalisation s'il était doublé en une seule langue. Le film étant un trajet à travers le temps et l'espace dans cinq pays différents, l'imaginaire et l'identité culturelle des cinq périodes sont marqués par les spécificités des cinq langues.

Le langage cinématographique est ainsi composé d'un système de signes visuels qui se développe par le point de vue, la culture et l'esthétique du cinéaste. La langue s'allie à l'image dans sa communication avec le spectateur. L'appel aux sens perceptifs, à la pensée et à l'émotivité du spectateur se fait par l'harmonie dans la composition de ces éléments. En allemand, on utilise un seul mot pour nommer à la fois un plan, un point de vue et une opinion : Einstellung. Ainsi, ces éléments sont inséparables. N'est-ce pas éloquent?

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