L'éducation somatique
La gymnastique au secours des danseurs
Isabelle MARIEN
27.02.01

Actuellement, peu de jeunes danseurs ont la chance de danser toute leur carrière pour la même compagnie. Pigistes, ils doivent de contrat en contrat s'adapter au style de chaque chorégraphe. Afin d'atteindre cet objectif, les danseurs recherchent une méthode d'entraînement efficace pour tous les types de corps et tous les types de danses. Malheureusement, aucune classe technique ne fournit cet entraînement idéal. Néanmoins, depuis une dizaine d'années, des danseurs québécois professionnels utilisent les techniques de l'éducation somatique pour optimiser les capacités leur corps.

D'abord connues sous le nom de gymnastique douce, body work ou travail humain, ces mé-thodes ont été réunies sous le nom d'éducation somatique. Ces techniques visent une meilleure prise de conscience des sensations et des mouvements. Elles sont nées et ont été développées entre les années 1930 et 1970 par des scientifiques, mais avant tout par des artistes, souvent dans un souci « d'autoguérison ». Vers 1970, ces différentes approches ont été intégrées progressivement aux pratiques thérapeutiques, éducatives et artistiques. Mais l'éducation somatique n'a commencé à s'infiltrer dans le monde de la danse professionnelle que dans les années 1980. Les danseurs voient dans ces méthodes une façon complémentaire de s'entraîner, de guérir et de gérer leurs blessures, ainsi que de nouvelles techniques pour stimuler leur développement artistique.

Font partie de ces méthodes la technique F.M. Alexander, la méthode Feldenkrais, le Body Mind Centering, le Pilatès et plusieurs autres. Chacune de ces approches a son fondement respectif, mais toutes ont des principes en commun. Un des principes de base est que le corps et l'esprit forment une entité biologique consciente capable d'autorégulation. Le principal objectif recherché est de faire prendre conscience de la composition des mouvements, plutôt que de rechercher le mouvement pouvant contribuer à l'amélioration des capa-cités physiques. « Le but est d'amener les étudiants à porter attention à leur propre corps et à examiner leurs sensations dans des situations de coordination motrice et de mouvements expressifs. Je crois que c'est en écoutant les sensations et les messages provenant du corps que l'on fait surgir la sagesse du corps », écrit Gurney Bolster, chargée de cours en danse à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), dans Danse et sagesse, colloque interdisciplinaire, tenu les 6 et 7 octobre 2000.

Depuis six ans, le département de danse de l'UQAM a introduit des cours de base en éducation somatique dans son programme de danse contemporaine. Il offre également depuis peu un DESS (diplôme d'études supérieures spécialisées) en éducation somatique. Ces cours sont donnés en groupe. «Les étudiants forment des équipes de deux. Ils apprennent à observer le mouvement chez l'autre et à comparer ce qu'ils font. Ils utilisent le toucher tant sur eux que sur les autres. Ils deviennent plus autonomes dans leur entraînement, plus conscients de leurs capacités et de leurs li-mites», explique Mme Bolster. Grâce à cette nouvelle approche, «nous pouvons former plus rapidement et plus efficacement de bons danseurs», déclare Marie Beaulieu, directrice du programme de premier cycle en danse à l'UQAM.

Le point de vue des patrons

Tout en reconnaissant les bienfaits de l'éducation somatique, Les Grands Ballets Canadiens, compagnie de ballet classique, laissent ce genre d'entraînement à la discrétion des danseurs. « Nous avons tenté d'inclure la technique Pilatès pendant la classe technique de ballet, mais elle allongeait de beaucoup l'entraînement. Nous avons dû l'exclure au bout de trois semaines », explique Michèle Proulx, coordonnatrice artistique aux Grands Ballets Canadiens. Même son de cloche de la part des Ballets jazz de Montréal. « Notre classe de ballet est à 90 % de tradition classique, même si plusieurs danseurs privilégient le cross trai-ning, c'est-à-dire le mélange de plusieurs formes d'entraînements », expose Éric Beauchesne, danseur aux Ballets jazz de Montréal.

Contrairement aux compagnies de ballet classique, les compagnies de danse contemporaine n'offrent aucun entraî-nement à leurs danseurs. D'où l'importance pour ces interprètes de bien se connaître pour maximiser leur entraînement.

Ce qu'en pensent les danseurs

On assiste actuellement à un entrecroisement croissant des styles classique et contemporain dans le monde de la danse, ce qui demande beaucoup d'adaptation physique de la part des danseurs. Malgré cela, plusieurs professionnels de la danse classique et contemporaine doivent faire appel à l'éducation somatique à leurs frais en dehors de la classe de ballet pour parfaire certaines habiletés motrices. Mais selon Marisa Pauloni, danseuse aux Grands Ballets Canadiens, « ce ne sont pas tous les danseurs qui ont besoin de ce genre d'entraînement. Il est préférable que la technique de Pilatès soit enseignée individuellement, car chacun a des besoins différents ». Pour sa part, Geneviève Boucher, également danseuse aux Grands Ballets Canadiens, aurait aimé apprendre cette technique durant ses études de ballet. « J'aurais sûrement un corps différent et ma façon d'interpréter les divers mouvements auraient peut-être été plus efficace.»

Et les blessures ?

L'entraînement traditionnel des danseurs peut causer des blessures. «À force de répéter 20 fois le même mouvement, les structures du corps sonnent l'alarme. Mais de peur de perdre sa place, le danseur préférera ignorer sa douleur. La relation avec la douleur est souvent le lot quoti-dien de bien des danseurs et ils abusent ainsi de leur corps», explique Francine Liboiron, danseuse aux Ballets jazz de Montréal. Après plusieurs blessures à répétition, certains danseurs se voient dans l'obligation d'arrêter de danser. Toutefois, grâce à l'éducation somatique, certains danseurs ont pu reprendre leurs activités.

Ce fut le cas de Fernande Girard, interprète de danse moderne à New York. À 26 ans, elle s'était fait une entorse lombaire. Malgré les traitements traditionnels, la blessure était récurrente. Elle dut arrêter de danser. Mais, « par l'entremise d'un ami, j'ai découvert la technique Alexander, dit-elle. Par des exercices lents et doux, j'ai appris à sentir mon corps, à en reconnaître les structures par le toucher et à observer l'exécution du mouvement pour en analyser les étapes ». Après quelque temps, Mme Girard a pu recommencer à danser. Elle est maintenant professeure de danse à l'UQAM.

Pour en savoir plus sur l'éducation somatique: www.reseauproteus.net/therapies/edu_soma






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