![]() |
|||
|
La littérature autochtone au Québec
Mathilde REGNAULT 27.03.01 On connaît ses pow-wow, ses sculptures en pierre de savon, ses aquarelles, présentes dans toutes les «boutiques à touristes». Il reste pourtant tout un pan de la culture autochtone qui demeure pratiquement inconnu du grand public: sa littérature. Ils sont une poignée au Québec à écrire leur histoire et leurs coutumes. Un véritable chemin de croix. Étudier la littérature amérindienne du Québec relève de l'exploit, et pour cause: ils ne sont qu'une trentaine à avoir publié, le plus souvent en français, des écrits qualifiés d'autochtones. «Un ouvrage sur l'histoire de la littérature amérindienne dans notre province comptait, en 1993, 25 livres, écrits par 18 auteurs. Mais depuis 1993, il y a eu un essor et, aujourd'hui, on recense plus de soixante titres, ce qui dénote un dynamisme accru», constate Maurizio Gatti, étudiant au doctorat à l'Université Laval. Il prépare une thèse sur le sujet. La jeunesse de cet art est sans doute la raison principale de ce manque de prolificité. Les Premières Nations du Québec n'ont véritablement commencé à écrire «pour le plaisir» qu'au début des années 1970. La méfiance était alors de rigueur pour toutes ces choses inscrites noir sur blanc, qui ne leur avaient jusque-là apporté que des ennuis (plusieurs contrats signés par des Blancs avec les Indiens n'ont pas été respectés). La tradition orale a toujours dominé et prévaut encore dans les communautés autochtones. Parité littéraire Bernard Assiniwi fut l'un des premiers à transcrire les histoires de son enfance et à publier des romans. Fait intéressant: ses écrits sont rédigés en français. «Au début, ce sont surtout les hommes qui écrivaient, jusqu'à 1976, moment où An Antane-Kapesh publia son récit de vie, Je suis une maudite sauvagesse, poursuit Maurizio Gatti. Aujourd'hui, c'est moitié-moitié.» La plupart des auteurs, excepté Bernard Assiniwi, ont entre 40 et 60 ans, sont toujours vivants et ont fait des études plus ou moins poussées. Sylvie-Anne Siouï-Trudel, issue de la communauté wendat, est l'une d'entre eux. Après quelques cours de théâtre suivis à l'UQAM, elle a commencé à créer des pièces, faute de trouver ce qu'elle recherchait dans le théâtre contemporain. «Je n'aimais pas toutes ces tragédies qui parlaient de la vie de tout le monde. La vie réelle, je l'ai sous les yeux en permanence, je n'ai pas besoin, en plus, de la jouer. Mes pièces de théâtre et mes contes sont plutôt basés sur des histoires anciennes et "magiques", issues ou non de mes ancêtres.» La majorité des auteurs autochtones semble partager cette vision de la dramaturgie. Les histoires fantastiques, avec des animaux, les légendes et les histoires basées sur la nature prédominent, donnant au terme «littérature autochtone» tout son sens. «Elle désigne l'ensemble des écrits produits par des auteurs qui se définissent comme autochtones et elle exprime la conscience qu'ils ont de leur existence distincte, explique Maurizio Gatti. On parle d'un groupe à part, comme souvent il arrive pour les littératures minoritaires et les littératures des peuples colonisés dans leur processus de constitution.» Selon l'étudiant, la littérature amérindienne doit encore acquérir une maturité qui lui permettra de ne plus se sentir menacée et donc de s'affirmer. Pour l'heure, elle est encore trop fra-gile et trop peu fournie pour permettre «une autonomie littéraire solide». Sylvie-Anne Siouï-Trudel abonde dans son sens, et va même plus loin. Elle juge qu'«il n'existe pas vraiment de littérature autochtone au sens propre. La plupart des écrits sont des récits historiques.» L'oral transcrit Plusieurs dizaines de romans, nouvelles et recueils de poésie existent toutefois, quasiment tous inspirés des mythes et légendes issus de la tradition orale. Cette particularité leur donne d'ailleurs un style tout à fait à part, simple et direct, à l'image de cet extrait d'un poème de Rita Mestokosho: «Ma pensée est intimement liée à la terre. De ses entrailles j'ai goûté la vie. (...) J'entends une voix qui me dit: "Tu es de la race rouge; par ton sang coulera celui de la liberté. Garde mon coeur intact, il respire à peine, sauve-moi."» Comme elle, beaucoup d'auteurs évoquent le traumatisme de la colonisation. La grande majorité des textes sont écrits en français, faute pour les écrivains de pouvoir faire éditer des textes dans la langue de la communauté. «Ma langue maternelle est le français, explique Sylvie-Anne Siouï-Trudel, mais je voulais faire traduire mes contes. J'ai demandé à un traducteur de ma communauté de le faire, mais il a refusé, affirmant que le vocabulaire que j'employais était trop compliqué. Depuis, j'ai acheté un dictionnaire bilingue et j'ai entrepris de récrire mes pièces moi-même en wendat. C'est loin d'être évident parce que personne n'est capable de m'aider.» À l'inverse, beaucoup d'auteurs ont choisi d'écrire en français pour avoir plus de visibilité et faire connaître leur culture aux Québécois, histoire de détruire des clichés qui ont la vie dure. «Pour les Occidentaux, il n'y a pas de demi-mesure. Ils nous voient comme de pauvres êtres alcooliques et perdus ou bien imaginent l'Indien mythique entouré de toutes ses légendes. Il faut sortir de cela. Nous sommes un peuple comme les autres», commente Sylvie-Anne Siouï-Trudel. Une écriture subventionnée Les écrivains autochtones vivent de façon accrue les problèmes auxquels sont confrontés les auteurs québécois. Il leur est impossible de vivre de leur art, confirme Maurizio Gatti: «Peu d'entre eux se consacrent à l'écri-ture et publient régulièrement. Le plus souvent, ils ne font éditer qu'un ou deux ouvrages. En général, ils ont un emploi ou une occupation qui leur permet de vivre, et se consacrent à l'écriture de façon secondaire.» Sylvie-Anne Siouï-Trudel raconte qu'elle vit de subventions attribuées par divers organismes d'aide au développement de la culture et regrette le manque d'intérêt, notamment de la part de ses pairs autochtones: «Quand on leur propose de venir animer des ateliers dans les communautés, ils sont d'accord si ça ne leur coûte rien. Ils ont de l'argent, mais pas pour ça. Si on veut vraiment faire quelque chose, il nous faut obtenir des subventions.» |
|||