Projet de loi sur la défense de l'allemand
Une loi 101 en Allemagne?
Yves MARTINEAU
27.03.01

Plusieurs pays et nations se sont donné des moyens pour protéger leur langue, que ce soit le Québec, où la loi 101 a été sanctionnée, la France, qui a mis en place la loi Toubon, ou encore Israël qui adoptait, en 1998, une loi pour défendre la chanson en hébreu. L'Allemagne voit elle aussi la langue anglaise prendre de plus en plus de place dans ses médias et commence à songer à mettre en vigueur une loi pour protéger et promouvoir sa langue nationale. Mais une telle loi est bien loin de faire l'unanimité...

En février, un sénateur berlinois de droite, Eckart Werthebach, manifestait son désir d'instaurer une loi obligeant l'utilisation de l'allemand dans une proportion égale à l'utilisation des langues étrangères dans l'affichage commercial. Ainsi, les slogans publicitaires en anglais devraient être accompagnés d'une traduction allemande occupant le même espace. De plus, cette loi forcerait les médias, et notamment les animateurs et animatrices de radio et de télévision, à utiliser la langue de Goethe.

C'est que, en Allemagne comme ailleurs, l'anglais est de plus en plus présent. Les anglicismes sont devenus si fréquents que l'on parle maintenant de Denglish (une contraction de Deutsch, allemand, et English, anglais). M. Werthebach affirme d'ailleurs que, «depuis le début des années 1990, on constate une érosion de la langue allemande causée par un flot de mots anglais».

Cependant, cette situation, qui a longtemps été – et demeure – inquiétante au Québec, ne cause pas le même émoi au pays de Schiller. «Traditionnellement, la langue n'a jamais été le repère culturel le plus fort en Allemagne. Les néologismes issus de mots étrangers sont très nombreux (on en compte quelque 40 000), et l'on s'en soucie peu», explique le professeur Hans-Herbert Räkel, du département de littératures et de langues modernes de l'Université de Montréal. Selon lui, la situation en Allemagne ne peut aucunement se comparer à celle du Québec. «L'identité culturelle et la langue sont étroitement liées au Québec et on y a plusieurs bonnes raisons de croire que le français a constamment besoin d'être protégé, ce qui n'est pas le cas en Allemagne», affirme-t-il.

Ceci dit, même si l'on s'inquiète moins en Allemagne, certaines questions sont soulevées. Ainsi, Walter Krämer, fondateur de la Société pour la protection de la langue allemande, affirme que l'utilisation fréquente de mots anglais remplaçant l'allemand «signifie, à plus long terme, une moindre maîtrise de sa propre langue. Se débarrasser des influences étrangères – et non des additions valables – est un geste qui mène à une plus grande dignité et à un plus grand respect de soi».

Le leader du Parti libéral (FDP), Wolfgang Gerhardt, dénonce lui aussi «le flot d'anglicismes venus directement des médias et de la publicité, ainsi que de la description des produits et de la technologie», prétendant qu'il s'agit d'une «forme de violence imposée à la population allemande».

Mais de là à mettre une loi en vigueur, il y a un pas. En effet, de l'avis de plusieurs, le sénateur de chrétien-démocrate de l'Intérieur, M. Werthebach, va un peu loin. Des journalistes l'ont même accusé de commencer une controverse grotesque.

À noter qu'en Allemagne, la question linguistique est de juridiction provinciale et relève donc des gouvernements des Länder. Une politique ou une loi visant à défendre la langue prendrait bien du temps à s'étendre à tout le pays. De toute façon, à ce jour, les chances que la loi proposée par M. Werthebach pour le Land de Berlin soit adoptée sont extrêmement minces. Le ministre de la Culture, Julian Nida-Rumelin, a même affirmé que l'Allemagne n'avait aucunement besoin d'une loi pour protéger sa langue. Il faut dire aussi que le pays est toujours hanté par le souvenir nazi et des craintes de voir ressurgir les politiques d'épuration qui firent frissonner le monde dans les années 1930 et 1940 sont toujours présentes.

«De l'avis de plusieurs, la présence de l'anglais n'est qu'une mode passagère, de dire M. Räkel. À plusieurs reprises dans l'histoire allemande, on a vu une langue ou une autre prendre beaucoup de place, sans que cela n'ait jamais rien changé. Il n'empêche, cependant, que les Allemands devraient faire un plus grand effort pour bien parler leur langue et utiliser les mots qui existent en allemand plutôt que les mots anglais.»





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