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Génocide arménien : Entrevue avec Apraham Niziblian Pour la reconnaissance d'une identité Propos recueillis par Yves MARTINEAU 12.12.00 Depuis 1965, la communauté arménienne internationale lutte pour que le monde, et plus particulièrement les Etats-Unis et la Turquie, reconnaissent le génocide arménien perpétré par le gouvernement jeune-turc en 1915 qui coûta la vie à 1 500 000 personnes. En Europe, on a reconnu ce génocide en 1987, mais il reste encore à faire pour que cette action soit imitée. Q.L.: Quels effets la reconnaissance du génocide aurait-elle sur les communautés de la diaspora arménienne? J'ai l'impression que les Arméniens se sentent, comment dire, diminués, ou petits, par rapport aux autres peuples, qu'ils ont l'impression de ne pas mériter d'être là. Par exemple, si je suis ici aujourd'hui, c'est parce que les parents de mes parents ont dû fuir le génocide. Le fait qu'on n'ait pas reconnu le génocide arménien a pour effet de diminuer la personne d'origine arménienne, puisque toute son appartenance historique est un peu mise à l'écart. Le message qui est lancé à la communauté arménienne revient à dire: Bon, ce qui s'est passé n'est pas très drôle, d'accord, mais on ne veut pas vraiment discuter de ça, on ne veut pas vraiment affirmer que c'est à cause du génocide que tu es là, oublions cette histoire, mettons ça sous le tapis, passons à autre chose. En somme, la reconnaissance du génocide est nécessaire à celle du peuple arménien, car c'est une partie intégrante de sa culture, donc de l'identité, qui est reniée, ou qui n'est pas acceptée. Q.L. Peut-on dire que plus le temps passe, plus la reconnaissance du génocide sera difficile à obtenir? Évidemment, cela fait tout de même 86 ans que le génocide arménien a eu lieu. Il est plus important, aujourd'hui, de parler du Kosovo ou du Rwanda, de combattre la possibilité d'un génocide éventuel, que de parler de celui qui a eu lieu il y a une centaine d'années. Le fait demeure que si on nie un génocide type, le premier du XXe siècle, qui a ouvert la voie aux autres génocides, on rend l'oubli des autres génocides bien plus facile... Q.L. Et si le génocide est reconnu, quel effet cela aurait-il sur les autres pays ? Il y aurait un effet de prévention. Par exemple, plusieurs écrivains et historiens ont parlé de la présence des Allemands en Arménie pendant que le génocide avait lieu. Ce génocide a servi de modèle aux autres génocides. Peut-être que - et c'est tout à fait hypothétique - si on avait reconnu le génocide arménien et puni ses responsables à ce moment, si la communauté internationale avait d'emblée ouvert les yeux sur cet événement, alors on aurait pu contrer l'holocauste juif, et de là éviter ce qui s'est passé dans les autres pays qui ont subi un génocide. C'est hypothétique, bien sûr, mais on doit se demander si ainsi on aurait évité les autres. Q.L. À quelles difficultés les Arméniens doivent-ils faire face pour que le génocide soit reconnu partout? La Turquie est en train de développer des relations avec des pays qui devraient être les premiers à reconnaître le génocide. Israël, par exemple, un état issu de l'holocauste, le sait très bien. Le livre Zionism and the Armenian genocide de Yair Auron souligne fortement qu'Israël a tort de nier le génocide arménien. C'est qu'il y a des intérêts commerciaux, diplomatiques et internationaux qui sont difficiles à compromettre. De plus, il y a les liens militaires américains, qui font en sorte que les États-Unis ne s'empressent pas de reconnaître le génocide arménien. Bien sûr, on ne peut pas tout savoir, mais ce sont des hypothèses très plausibles. Q.L.: Mais quelles seraient les conséquences que souhaitent éviter les pays en ne reconnaissant pas le génocide? La Turquie, à chaque fois, menace d'annuler tel ou tel contrat de plusieurs millions ou milliards de dollars. Par exemple, elle a signé un contrat d'hélicoptères d'attaque avec les États-Unis de quelques milliards de dollars. Aussi, la Turquie est un pays où la main d'oeuvre est très bon marché. Pour cette raison, l'Europe souhaiterait l'incorporer pour profiter de cette main d'oeuvre. Il y aussi un développement très positif au niveau des droits de l'homme, en Turquie, et l'on craint que ce développement ne soit compromis. Q.L.: Et quelles conséquences la reconnaissance du génocide aurait-elle sur la Turquie? En responsabilisant la Turquie, il pourrait y avoir des comptes à rendre, ce qui ne sera pas agréable pour la société turque d'aujourd'hui, même si ce n'est pas elle qui a commis le génocide. Mais au-delà de cela, il y a présentement un grand trou, une grande ignorance, de l'histoire turque. Les archives turques des années 1915-1925 manquent, et cela est aussi néfaste pour le peuple turc, dans la connaissance de son identité. Q.L.: Revenons un peu à la question de l'identité arménienne. Pour les Arméniens vivant ici, cette identité est-elle liée à l'identité québécoise? J'ai découvert il y a cinq ou six ans que je suis Québécois à part entière. Je ne partage pas toutes les mêmes valeurs que les Arméniens vivant en Arménie, je suis différent des Arméniens d'Europe, des États-Unis. Les deux identités (arménienne et québécoise) ne sont pas opposées, elles se complètent. Q.L.: Peut-on faite un lien entre le désir des Arméniens à ce que leur situation soit reconnue, et celui des Québécois souhaitant que leur nation soit reconnue? Je ne connais pas d'autres personnes qui fassent un lien entre les situations québécoise et arménienne, mais je demeure convaincu de ce lien. C'est que, de même pour les deux nations, on ne veut pas faire partie d'un tout qui ne nous accepte pas. Le droit à l'auto-détermination des peuples, selon la charte de l'ONU, stipule très clairement qu'une nation qui n'a plus envie de vivre dans l'enceinte d'un autre pays a le droit de s'auto-déterminer. Le Québec, comme l'Arménie, vivent la réticence du pays dans lequel ils sont. Bien sûr, la situation est différente. Le Québec n'a jamais subit la guerre, ni de génocide, et je souhaite qu'il en soit toujours ainsi! Toutefois, c'est la réalité actuelle des deux peuples que de vouloir s'auto-déterminer. |
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